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Voltaire, « Dictionnaire philosophique », article « Guerre » – Corpus : Dénoncer la guerre

20 février, 2010
Corpus, Le siècle des Lumières | Commentaires fermés

Dictionnaire philosophique, article « Guerre »

Candide s'enfuit du champ de bataille Ce texte de Voltaire fait directement écho à l’article « paix » de Damilaville, paru dans l’Encyclopédie, et le thème de la guerre est récurrent dans l’oeuvre de Voltaire, à commencer par la peinture terrible du jeune Candide sur le champ de bataille. Il correspond à la lutte de l’écrivain contre le fanatisme et l’intolérance, dont ses écrits comme ses combats judiciaires portent témoignage. Pour en savoir plus sur Voltaire, voir le site : http://www.alalettre.com/voltaire-biographie.php 

 Son Dictionnaire philosophique portatif, paru en 1764, puis réédité en 1769 avec des ajouts sous le titre la Raison par alphabet, devint enfin simplement le Dictionnaire philosophique. Comparé aux grandes manœuvres de l’Encyclopédie (440 articles), c’est une machine de guerre au format d’un livre de poche : 118 articles. Mais l’œuvre n’en a pas moins été brûlée, donc jugée dangereuse.

Voltaire, Voltaire, article « Guerre », Dict. philosophique   Quels sont les procédés mis en œuvre pour dénoncer la guerre ? 

L’ANECDOTE

Cet article a toute les apparence d’un conte, traitant le sujet grave de « la guerre » sous la forme d’une anecdote. Il en a, en effet, l’imprécision, et il ne lui manque que le début, « Il était une fois ». Mais on ne sait rien de l’époque, ni des lieux : « un généalogiste », « un prince », « une maison », « une province », « quelques centaines de lieux ». Ensuite le récit fonctionne par reprises avec des déterminants définis : « cette maison », « cette province », « le prince ». De plus, le présent donne une valeur intemporelle au récit. Son élargissement n’est pas plus précis : « Les autres princes », sans que nous sachions lesquels ni où ils se battent (« une petite étendue de pays »), « Des peuples assez éloignés », non nommés, au service d’un puissant désigné par « quiconque », repris par « ces multitudes », « cinq ou six puissances belligérantes », dont le nombre même semble incertain et variable.   

On trouve aussi des personnages traditionnels dans le conte, qui se rattachent à la noblesse « un prince », « il descend en droite ligne d’un comte », « le prince et son conseil », « Les autres prince ».  Ce prince, comme dans la tradition, ne souffre pas qu’on s’oppose à sa toute-puissance : « son droit divin », « prince dont le droit est incontestable », « marche à la gloire ». Et il affirme cette toute-puissance sur ses sujets, qui apparaissent comme des pions dans le jeu qu’il a l’intention de jouer par le détail concret de leur préparation : « il les habille d’un grand drapeau bleu à cent dix sous l’aune, borde leur chapeau avec du gros fil blanc ». Cette impression de jeu est soutenue par la description cocasse de l’exercice militaire : « les fait tourner à droite et à gauche », reprise par la formule « qui veulent être de la partie » (l. 17). 

Enfin, on reconnaît une proximité avec le registre merveilleux, dans la mesure où le récit suit sa propre logique narrative. Tout s’enchaîne, sans connecteurs logiques, par asyndète, dans une sorte de facilité totale, comme par magie, avec un élargissement progressif dans les courts paragraphes successifs : « ils concluent sans difficulté », « il trouve incontinent [aussitôt] un nombre d’hommes », « Les autres princes qui entendent parler de cette équipée y prennent part », « Des peuples assez éloignés entendent dire qu’on va se battre […] ; ils se divisent aussitôt en deux bandes… » Le choix du présent renforce cette impression d’instantanéité : l’action semble se faire aussitôt qu’elle est dite par le narrateur. La conclusion rattache d’ailleurs nettement le texte au registre du conte : « le merveilleux [au sens ici de « surnaturel »] de cette entreprise… ». 

=== Le texte, qui n’a rien de l’aridité que l’on pourrait attendre d’un article de « dictionnaire », est donc plaisant. Mais s’agit-il d’une « belle histoire », avec une fin heureuse, comme dans le conte ?

  LA DÉNONCIATION 

La réponse négative à cette question conduit le lecteur à s’interroger sur la visée réelle du texte, et à décrypter la dénonciation qu’il cache. 

En fait, le conte est détourné de sa fonction première par le recours à l’absurde, en commençant par la présentation de la cause de la guerreSon point de départ apparaît futile : le délire d’un généalogiste, qui apparaît comme un charlatan, car que pourrait-il « prouve[r] » de sa théorie, puisqu’il s’agit d’« un pacte de famille il y a trois ou quatre cents ans avec une maison dont la mémoire même n’existe plus. » ? Rien d’historique dans cette affirmation, ce qui donne la valeur d’un oxymore à l’expression « droit divin », comme si la mort par « apoplexie » du « dernier possesseur » était un cadeau du ciel… La  revendication de lignage et de « pacte » apparaît donc comme une opportunité créée de toute pièce par la seule ambition du prince, ce que va confirmer l’argumentation de la « province » convoitée, que Voltaire amplifie par le discours rapporté indirect au rythme ternaire éloquent en gradation : « qu’elle ne le connaît pas », « qu’elle n’a nulle envie d’être gouvernée par lui », « que, pour donner des lois aux gens, il faut au moins avoir leur consentement ».  Voltaire rappelle ici la notion déjà avancée dans l’Encyclopédie, celle du droit inaliénable des peuples à décider de leur destin. Or ce droit est nié ici : « Cette provinces a beau protester […], ces discours ne parviennent pas seulement aux oreilles du prince ». Cela transforme à nouveau en oxymore la formule « droit […] incontestable », puisqu’il n’y a eu, en fait, aucun dialogue. 

=== Voltaire montre donc que les origines de la guerre sont dérisoires et injustes. 

Mais son déroulement renforce son impression d’absurdité, à travers l’image des combattantsOn notera déjà la contradiction lors du recrutement des soldats par le prince entre la formule « qui n’ont rien à perdre », alors qu’à la guerre on risque de perdre la vie, et entre la façon dont on les prépare par des manœuvres qui apparaissent sans logique, sans raison (« les fait tourner à droite et à gauche »), comme en une sorte de parade, et la stratégie qui est le propre de l’art militaire. Il en va de même pour les autres soldats, dont les causes du recrutement sont tout aussi absurdes. Leur gain, « cinq ou six sous à gagner pour eux », est une somme volontairement présentée comme dérisoire ; de même leur répartition entre les belligérants est ridiculisée par le lexique péjoratif, qui souligne l’absence de choix réel : « ils se divisent aussitôt en deux bandes comme des moissonneurs ».  Cela est repris par le jugement doublement négatif du narrateur : « non seulement sans avoir aucun intérêt au procès, mais sans savoir même de quoi il s’agit ». 

=== Le soldat n’est donc qu’un mercenaire, nullement concerné par la guerre qui se déroule. 

 L’entrée en scène des belligérants apparaît également tout à fait absurde, puisque seule la rumeur semble les pousser à ce qui n’est même plus désigné comme une guerre, mais plutôt comme une aventure : « qui entendent parler de cette équipée ». Parallèlement les jeux des alliances sont totalement ridiculisés par la double énumération ternaire à laquelle nulle raison n’est donnée : « tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq », où les chiffres paraissant totalement aléatoires, « se détestant toutes également les unes les autres, s’unissant et s’attaquant tour à tour ». 

La guerre de Sept Ans === Cela donne l’impression d’un désordre général, mais le lecteur de l’époque y reconnaîtra la guerre de Sept ans, conflit majeur du XVIII° siècle, masquée par prudence face à la censure : 

·         La volonté de l’Autriche de récupérer la riche province de Silésie, qu’elle avait cédée à la Prusse en 1748 (traité d’Aix-la-Chapelle et fin de la guerre de Succession d’Autriche), fut le principal motif du conflit. Marie-Thérèse, archiduchesse d’Autriche et reine de Hongrie et de Bohême, bénéficiait en 1756 du soutien de la Russie, de la Suède, de la Saxe, de l’Espagne et de la France. Ce fut Frédéric II de Prusse qui ouvrit toutefois les hostilités en attaquant et en s’emparant de la Saxe en août 1756. 

·         Durant la première moitié de la guerre, les Prussiens accumulèrent les victoires. Ils battirent les Français et les Autrichiens, en 1757, puis les Russes en 1758. Cependant, depuis l’entrée en guerre de la Suède (mars 1757), la Prusse se trouvait seule face à pratiquement toute l’Europe. Frédéric II fut dès lors contraint à une guerre défensive. En 1759, la Prusse-Orientale tomba aux mains des Russes et Berlin fut conquise. 

·         La situation des Prussiens était désespérée, mais deux facteurs importants contribuèrent à relancer leur puissance. L’un fut le soutien actif des Britanniques et des Hanovriens ; tous deux, restés jusqu’alors passifs, attaquèrent avec succès les Français. L’autre, plus important encore, fut le retrait de la guerre, en 1762, de la Russie et de la Suède. Frédéric II put se consacrer à la reconquête de la Silésie et battit les Autrichiens en 1762, contraints à engager les pourparlers de paix. 

=== Ainsi la dénonciation prend forme : on est bien éloigné du simple conte que démasque les procédés d’ironie employés par Voltaire.              

Mais le ton n’est pas seulement ironique : au fil du texte l’indignation de Voltaire va croissante pour condamner la guerre. On assiste à une montée de la barbarie très nette à travers la comparaisonLes « autres princes » sont comparés aux pires guerriers de l’Histoire, qu’ils dépassent, avec un lexique hyperboliques, et une allitération en [ R ] qui durcit la phrase : « plus de meurtriers que Gengis Khan, Tamerlan, Bajazet n’en traînèrent à leur suite ». Un conquérant mongol, Gengis Khan Gengis Khan (v.1162 – 1227) fut le premier empereur mongol. Il utilisa son génie politique et militaire pour unifier les tribus turques et mongoles de l’Asie centrale et ainsi fonder son empire, le plus vaste de tous les temps. Il mena pour cela la conquête de la majeure partie de l’Asie, incluant la Chine, la Russie, la Perse, le Moyen-Orient et l’Europe de l’Est. Tamerlan, le sultan conquérant Tamerlan (1336- 1405), parent éloigné de Gengis Khan, se considéra comme son fils spirituel. Son prénom, Timur, signifie « fer » en turco-mongol. Il se révéla un redoutable chef de guerre, bâtissant un immense empire reposant sur la force et la terreur. Le sultan Bajazet Quant à Bayazid Ier, en français Bajazet, (v. 1354-1403), il fut le quatrième sultan ottoman de Turquie. Il commença le blocus de Constantinople en 1394, conquit la Bulgarie, la Serbie et la Thessalie, fut vainqueur des croisés occidentaux envoyés au secours des Byzantins. Il en profita pour conquérir Athènes (1397) puis le Péloponnèse pendant qu’en Asie Mineure, il se rendait maître des dernières possessions de l’Empire byzantin. Il était sur le point de prendre Constantinople lorsque le conquérant mongol Tamerlan l’attaqua et le vainquit en 1402, à la bataille d’Angora (Ankara). Bajazet mourut prisonnier des Mongols. 

Le champ de bataille, peint par Kunersdorff L’image de la barbarie  est soutenue par un champ lexical. Le terme « meurtriers » (l. 14, repris l. 26), puis le verbe « s’acharner » montrent la volonté de détruire, enfin vient l’hyperbole : « toutes d’accord en un seul point, celui de faire tout le mal possible », formule inversée qui rappelle le conflit entre Voltaire et les Providentialistes qui, à la suite de Leibnitz, considéraient que le monde «était « le meilleur possible ». Le dernier paragraphe adopte un ton particulièrement polémique, avec le verbe « exterminer », précisé en gradation par « faire égorger », puis repris par « exterminés par le feu et par le fer », deux métonymies propres au registre tragique. À cela il faut ajouter les chiffres qui renforcent le cynisme total des chefs : « le bonheur de faire égorger deux ou trois mille hommes », cela ne paraît pas une victoire suffisante, il faut au moins « environ dix mille » morts ou « quelque ville […] détruite de fond en comble », pour que la victoire soit totale. 

La critique de la guerre, enfin, s’associe à celle de la religion. Elle figure déjà en filigrane dans le premier paragraphe puisque le prince s’accordait un « droit divin » sur la province grâce à la mort providentielle de son « dernier possesseur ». Mais cela s’amplifie à la fin du texte, où Voltaire montre l’association entre le pouvoir politique et la religion, complètement détournée de son rôle initial. Déjà avant la bataille, après l’antithèse, « le merveilleux de cette entreprise infernale », on note le contraste entre « fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement » alors qu’il s’agit de faire exactement le contraire du message biblique (« Aime ton prochain comme toi-même »), c’est-à-dire d’« aller exterminer son prochain ». Dieu ne condamnerait-il donc plus les « meurtriers » ? Après la bataille, c’est encore pire, puisque Voltaire ironise sur le rôle des Te Deum, en utilisant, toujours par prudence face à la censure, une longue périphrase : « on chante à quatre parties une chanson assez longue, composée dans une langue inconnue à tous ceux qui ont combattu, et de plus toute farcie de barbarismes ». Il s’agit de « remercie[r] Dieu » pour les morts… mais uniquement s’ils sont suffisamment nombreux ! De plus, nul ne comprendra ce chant de « grâce » en latin. 

=== On est loin ici du ton plaisant et léger du conte, de la simple dérision : on sent dans ce passage toute la colère de Voltaire.   

CONCLUSION 

Curieusement, l’article ne développe pas une notion, contrairement à ce que faisait Jaucourt. C’est un récit, mais ce récit n’est pas gratuit, il livre aussi une position, une thèse, il est donc aussi de type argumentatif. Cette union entre un récit, sous lequel se cache une analogie avec les réalités d’une époque, et une leçon morale s’appelle un apologue.

La tonalité première pourrait être le merveilleux du conte. Mais très vite, par les exagérations, les antithèses, on démasque les signes de l’ironie, et l’on peut en déduire la position du philosophe à l’encontre des guerres et des prétentions abusives de toute monarchie absolue. 

=== C’est là l’avantage du conte philosophique : retenir l’intérêt du lecteur par la vivacité du récit, mais tout en sollicitant sa curiosité et en faisant appel à sa raison pour démasquer l’absurdité des comportements humains, et démythifier le rôle de la religion.  Ce jeu paradoxal entre deux niveaux du discours, d’une part la conversation spirituelle et plaisante, d’autre part l’indignation, la révolte et l’engagement militant font dire à Roland Barthes, dans un dossier du Monde, que « Voltaire part du futile, le maintient par la simple poussée de l’anecdote, mais chemin faisant prend en écharpe tout le sérieux du monde : l’histoire, les idées, les civilisations, les crimes, les rites, la mauvaise foi, bref tout ce tumulte dans quoi nous nous débattons encore. » Et Barthes d’ajouter : « Ne voyons-nous pas que ce sont tout de même les œuvres de fiction, si médiocres soient-elles artistiquement, qui ébranlent le mieux le sentiment politique ? » 

                                                             

Damilaville, « Encyclopédie », article « Paix » – Corpus : Dénoncer la guerre

19 février, 2010
Corpus, Le siècle des Lumières | Commentaires fermés

L’Encyclopédie, article « Paix »

 

 

La réflexion sur la guerre constituant un thème récurrent de la pensée philosophique du XVIIIe siècle, il est tout naturel que Damilaville en reprenne l’analyse dans l’article  » Paix « , montrant par ce choix à quel point les deux notions ne peuvent se définir que l’une par rapport à l’autre. 

L'Encyclopédie, dirigée par Diderot, sa première page Pour en savoir plus sur l’Encyclopédie, sur l’excellent site des expositions virtuelles de la Bibliothèque nationale de France (titre : « Les Lumières ! un héritage pour demain » : http://expositions.bnf.fr/lumieres/), on peut aussi consulter le dossier pédagogique spécifique : http://classes.bnf.fr/dossitsm/

Pour en savoir plus sur Etienne Noël Damilaville : http://www.memo.fr/article.asp?ID=VOL_U40_016 

Damilaville, Damilaville, Encyclopédie, article PaixComment l’éloge de la paix se change-t-il en un violent réquisitoire contre la guerre ?  

ETAT DE PAIX, ETAT DE GUERRE

Le premier paragraphe du texte s’ouvre sur une définition de la guerre présentée par une métaphore médicale,  » c’est une maladie « , filée  au cours du paragraphe à travers tout un champ lexical. L’image est permise par l’assimilation de la nation à un  » corps politique « , image née dans l’Antiquité, qui souligne l’union, la cohésion indispensable de tous les citoyens, ses « membres ». Ce terme  » corps  » justifie l’utilisation du champ lexical médical : « santé », « vigueur », « plaies profondes » et « guérir ».La guerre devient ainsi un état de trouble, de perturbation, d’anormalité destructrice. Les adjectifs,  » convulsive  » et  » violente « , soulignent le caractère incontrôlable, peut-être imprévisible, voire fatal, de la maladie, qui se rapproche d’une crise de folie.

On voit aussi apparaître dans ce paragraphe l’idée, chère à Rousseau : la guerre est « le fruit d’une dépravation des hommes » parce qu’il s’agit, dans la violence et la destruction, d’une détérioration de la nature humaine, de son « état naturel », non portée originellement à détruire. Cependant, alors que, pour Rousseau, « la propriété » est la première cause de la dépravation de l’homme, Damilaville va l’associer, lui, à la paix et au bonheur.  

 L'allégorie de la paix, peinte en 1629 par Rubens Damilaville oppose un état anormal et maladif à un état naturel et utile, efficace. D’un côté, comme le montre ce tableau, il situe la destruction, le désordre, la détérioration, de l’autre, la prospérité dans tous les domaines. La reprise de certains termes renforce la double idée de parallélisme et d’opposition entre les deux notions et les situations qu’engendrent respectivement la guerre et la paix.  

 

                    Paix 

              Guerre 

 » vigueur « 

 » dépeuple les États « 

 » ordre  » social

 » désordre « ,  » licence  » (= liberté incontrôlée)

« force » des lois « nécessaire »

 » lois… forcées de se taire « 

« elle favorise la population »

 » elle rend incertaines la liberté et la propriété « 

« favorise…l’agriculture »

 » les terres deviennent incultes et abandonnées « 

« favorise… le commerce

 » fait négliger le commerce « 

Cette opposition parallèle, presque terme à terme, associe la paix au « bonheur » dans une phrase qui se présente comme un bilan de l’énumération : « en un mot, elle procure au peuple le bonheur qui est le but de toute société ». On peut en conclure que l’auteur voit le bonheur comme une notion à la fois collective (« lois », « ordre social ») et individuelle (« liberté et propriété »), essentiellement fondé sur la prospérité économique : « agriculture » et « commerce ».

Or cela ne peut se réaliser sans une croissance démographique solide. D’où la fin du paragraphe : la guerre « sacrifie » le bonheur d’une « nation » par « la perte d’une multitude de ses membres ». Les ravages sont, en effet, indépendants du résultat des combats, comme le souligne l’antéposition de la négation « Jamais » qui détruit le superlatif suivant : « Jamais les triomphes les plus éclatants ne peuvent dédommager une nation ». Là encore, des termes antithétiques soulignent l’absence totale d’équilibre entre ce qu’apporte la guerre et ce qu’elle fait disparaître :  » triomphes les plus éclatants  » face à la  » perte d’une multitude de ses membres « ,  » victoires  » face aux  » plaies profondes « . 

=== Le paragraphe entier est donc construit à partir des deux notions antithétiques, l’une fortement valorisée, l’autre nettement dénoncée.

LE RÉQUISITOIRE

La fête de la déesse Raison pendant la Révolution Le deuxième paragraphe est, lui aussi, construit en deux étapes. La première met en place une situation hypothétique avec deux subordonnées qui rappellent que la domination de la raison est une caractéristique de l’idéal recherché par les philosophes du siècle des Lumières,  » si la raison gouvernait les hommes « , et plus particulièrement celui du monarque éclairé :  « l’empire qui lui est dû ». Mais le lecteur comprend immédiatement qu’il s’agit d’une situation utopique dans laquelle les hommes seraient raisonnables, puisque le connecteur d’opposition « Mais » va ensuite la détruire.

 La deuxième étape, avec la série de verbes au conditionnel  est une analyse de la conduite réelle des princes. L’auteur y énumère, sous forme négative, les conséquences des actes destructifs auxquels se livrent les « chefs des nations », directement accusés. Les négations permettent de créer des images très représentatives de l’état de violence qui transforme les êtres humains en êtres inhumains. On notera la comparaison à une folie  avec l’adverbe « inconsidérément » (sans réfléchir, aveuglément ) ou « les fureurs de la guerre », à prendre au sens étymologique,  ou celle à des « bêtes féroces ». Damilaville signale également l’irrespect du droit : « ils ne saisiraient pas toutes les occasions… ». Tous les prétextes sont donc utilisés, alors qu’il s’agit de pure cupidité : « ils ne regarderaient point avec envie ceux qu’elle a accordés à d’autres peuples ».

Parallèlement, toujours par antithèses, parce qu’il s’agit aussi de définir la paix, ses bienfaits sont soulignés, qui tous impliquent de surmonter le premier élan de violence pour prendre le temps de la réflexion, avec le champ lexical de la tranquillité : « Attentifs à conserver une tranquillité de qui dépend leur bonheur », « satisfaits des biens que la nature a distribués à tous ses enfants ». À la fin de cette partie une conclusion reprend celle du premier paragraphe : « les souverains sentiraient que des conquêtes payées du sang de leurs sujets ne valent jamais le prix qu’elles ont coûté » est symétrique à l’idée de « dédommager ». Ici il s’agit d’un appel non plus seulement à la raison, mais au cœur avec le verbe « sentir ». 

Enfin, l’‘utilisation du  » Mais  » souligne un retour à une réalité différente, celle de princes non gouvernés par la raison : toutes les hypothèses étaient donc bien irréelles. On trouve donc dans cette deuxième partie de paragraphe, de manière affirmative et à l’indicatif, ce qui était exprimé au conditionnel et de manière négative dans la première, en deux étapes, qui illustrent les deux cibles.

La première attaque vise les « nations ». L’emploi du présent, renforcé par l’adverbe « perpétuellement », ou par l’adjectif dans « volonté permanente », généralise une observation fortement critique. Le reproche porte sur un comportement fondé sur la peur d’autrui (« une défiance réciproque ») parce que règne partout l’injustice : « repousser les entreprises injustes des autres ou à en former elles-mêmes », « les prétextes les plus frivoles », avec le superlatif. Mais l’on note un paradoxe dans cette dénonciation entre la responsabilité affirmée des nations face à leurs choix (« on croirait qu’elles ont une volonté permanente de se priver des avantages… ») la formule « par une fatalité déplorable », au début de cette dénonciation. Elle rejette, en effet, la responsabilité sur le  » destin », comme si c’était lui qui causait cet aveuglement des « nations ».  S’il s’agit de « fatalité », comment la « raison » aurait-elle une prise sur elle ? On retrouve ce même paradoxe dans le fait de mettre sur le même plan les «avantages que la Providence ou l’industrie leur ont procurés » : est-ce le « destin » qui rend les nations prospères, ou l’action de ses citoyens ?

 === Comment expliquer ce double paradoxe ? Tout se passe comme si Jaucourt encadrait son analyse par des notions religieuses pour insister sur la fait que la guerre détruit ce que la volonté divine elle-même a voulu, en se plaçant ainsi du point de vue des croyants et non du simple libéralisme matérialiste, qui est sa propre conception . Ce serait alors une façon d’utiliser la religion pour impliquer tous les lecteurs. 

Les seconds coupables désignés sont les princes eux-mêmes. Damilaville met en relief une attitude aveugle, directement opposée à la raison, dictée par une soumission aux passions et aux ambitions :  » passions aveugles  » (l. 25, repris à la ligne 27),  » étendre les bornes « ,   » édifice chimérique de la gloire du conquérant « . La guerre est présentée donc comme le seul fait des « princes », qui ne se soucient que de leurs caprices territoriaux personnels aux dépens du « bonheur » de leurs sujets :  » peu occupés du bien de leurs sujets « ,  » le bonheur de ses peuples est la première victime qui est immolée à son caprice ». Cette phrase finale fait écho lexicalement au raisonnement posé dans le premier paragraphe aux lignes 5-6, avec la reprise de « sacrifie » (l. 11) par « immolée ». Il faut ajouter à cette attitude déraisonnable et peu digne de  » princes  » la responsabilité de l’entourage qui a tout intérêt à « allum[er] » ou à « entreten[ir] ces passions parce qu’eux-mêmes en tirent leur subsistance :  » ministres ambitieux « , « vues intéressées de ses courtisans »,  » guerriers dont la profession est incompatible avec le repos « , repris par « guerriers turbulents ». 

 

La dernière partie de l’extrait est consacrée à une observation critique de l’Histoire dans son déroulement : multiplicité des guerres et refus de la paix sont mis en valeur par les hyperboles (« dans tous les âges », « les effets les plus funestes ») et par la négation restrictive qui introduit une énumération violente et imagée des conséquences des guerres : « L’histoire ne nous fournit que des exemples de paix violées et de guerres injustes et cruelles, de champs dévastés, de villes réduites en cendres », complétée par la formule « carnage inutile ». Il s’agit pour l’auteur de susciter l’indignation par le recours au registre pathétique, en montrant l’absurdité des guerres. Avec  » le sang du citoyen s’est mêlé à celui de l’ennemi « , il met face à face responsables et victimes, agresseurs et agressés, renvoyé dos à dos par le terme « épuisement ». 

=== Ainsi Damilaville stigmatise les comportements des puissants qui ne conduisent, pour des rêves de gloire, qu’au malheur et à la destruction de leurs peuples, en opposition totale avec l’idéal du « monarque éclairé » 

 CONCLUSION

L’article est donc un réquisitoire contre la guerre pour conduire à un éloge de la paix, associé à une réflexion sur le bonheur, caractéristique de la quête du XVIII° siècle. L’efficacité dénonciatrice et polémique du texte vient de la constante opposition entre les résultats dévastateurs de la guerre et les effets bénéfiques et constructifs de la paix. Les deux tableaux, alternés ou mêlés, font apparaître chacun des deux états selon un rapprochement tantôt valorisant (éloge), tantôt dénonciateur (blâme). 

L’auteur s’y livre à une critique virulente des princes et des puissants qui les soutiennentElle s’inscrit dans le projet général du siècle des Lumières, qui est de combattre toutes les formes d’arbitraire et de mettre en relief les vertus d’un bon prince. On comprend alors l’importance des allusions à la raison, l’insistance sur la responsabilité de ceux qui dirigent et l’image de la guerre présentée comme une déviation de la nature humaine. Ce sont beaucoup plus les princes que les hommes qui sont ici visés par cette critique du pouvoir politique qui devrait, au contraire, être au service du bonheur des peuples.   

 

Montesquieu, « Lettres persanes », XIII – Corpus : dénoncer la guerre

19 février, 2010
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Lettres persanes

Depuis le XVII° siècle, les guerres  se sont multipliées, les guerres de succession comme celle dite de Trente ans, de 1618 à 1648 ravage l’Europe, puis vient la guerre de la LIgue d’Augsbourg (1688-1697). Le XVIII° siècle s’ouvre sur la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714), la reprise, en France même des conflits religieux entre Protestants et Catholiques à cause de l’abolition de l’Edit de Nantes, puis viennent la grande guerre du Nord et la guerre dite de la Quadruple alliance, qui se déroule alors que Montesquieu rédige son oeuvre. La liste est longue des ravages que subissent les peuples… et le risque est grand de dénoncer cette politique de conquêtes. Cela justifie déjà la publication anonyme du roman en Hollande, et le recul de l’histoire en 1711, encore sous le règne de Louis XIV. 

Montesquieu, Montesquieu, Lettres Persanes, les Troglodytes

Quel rôle Montesquieu accorde-t-il à cet épisode guerrier qui vient troubler la vie des  Troglodytes ? 

LA REPRESENTATION DE LA GUERRE

La guerre de Trente ans, par Stéphane Thion Cette guerre apparaît comme une guerre subie, et non pas voulue.  Les Troglodytes n’en sont en rien responsables : c’est une guerre défensive contre une agression délibérée. La cause en est la rapacité de l’ennemi, rappelée par la litote de la 1ère phrase (« Tant de prospérités ne furent pas regardées sans envie. »), la formule « ils résolurent d’enlever leurs troupeaux » et à la fin du texte, « qui ne cherchaient que le butin », avec la négation restrictive.

De plus ils ont tout fait pour l’éviter : le discours des ambassadeurs, action démocratique puisqu’ils parlent au nom du peuple tout entier, est un discours qui fait appel à la raison des adversaires à travers les multiples questions oratoires au rythme ternaire afin de leur montrer qu’ils n’ont aucun droit ni raison valable de leur faire la guerre. C’est aussi un appel au pacifisme, par une offre généreuse de partage, soulignée par les impératifs et le futur de certitude : « Mettez bas les armes, venez au milieu de nous, et nous vous donnerons de tout cela… ». === Mais tout cela reste inutile : ils ne récoltent que « le mépris » des ennemis qui prennent cette négociation pour de la faiblesse. 

En revanche, on est frappé par le récit de son déroulement qui efface toutes les horreurs de la guerre. Ce mot n’est pas prononcé, les armes ne sont pas mentionnées, ni aucune action militaire, et la stratégie reste symbolique : « ils avaient mis les femmes et les enfants au milieu d’eux », pour bien montrer que c’est pour les défendre qu’ils combattent. Le mot « mort » n’apparaît qu’une fois : « une mort particulière à venger », sans qu’elle soit représentée. Son évocation se fait à travers le verbe « expirait », terme réservé à la tragédie, qui montre une mort noble et héroïque.  

Une image d'une mort héroïque : Décébale  C’est en fait une guerre héroïque, dont la noblesse ressort d’abord avec les causes qui la justifient : les cas particuliers (« pour son père », « pour sa femme et ses enfants », « pour ses frères », « pour ses amis ») sont amplifiés ensuite par l’intérêt général : « le peuple troglodyte », « la cause commune  ». On note aussi la représentation de l’enthousiasme (« une ardeur nouvelle s’était emparée de leur cœur ») que mettent en valeur les procédés de rythme avec les parallélismes (« l’un/un autre », « celui-ci/celui-là ») et l’amplification « tous ». On a ainsi l’image d’une émulation dans l’héroïsme : « la place de celui qui expirait était d’abord prise par un autre ». 

=== Ainsi cette guerre juste voit l’union de la communauté toute entière.

 LE SENS DE L’APOLOGUE

Le texte symbolise le combat du bien contre le mal. La valeur allégorique du récit est, en effet, signalée par la phrase qui tire le bilan dans le dernier paragraphe : « Tel fut le combat de l’injustice et de la vertu ».  En effet tout le récit est construit sur une opposition lexicale entre :  

BLÂME : « les  peuples voisins »

ÉLOGE : « un peuple »

« envie », « vain prétexte »

« injuste », « injustice » repris 3 fois

« mépris »

« bêtes farouches », « peuple sauvage »

« lâches », « honte »

« justes », « vertu » repris 2 fois

générosité : l.7-9

« innocence »

« ardeur », « cœur »

« cause commune »

soit le  matérialisme (« butin »)

soient les  valeurs spirituelles (vertu etc.)

Ce peuple est prêt à mourir pour la défense de ses valeurs. Cela se révèle par l’emploi des deux connecteurs « Mais ». A la ligne 10, les ambassadeurs annoncent clairement leur volonté : « Mais nous jurons… » ;  à la ligne 15, ils contredisent l’idée fasse de leurs ennemis : « Mais ils étaient bien disposés à la défense ». 

=== L’opposition est très accentuée, elle relève du manichéisme : les bons contre les méchants. 

En même temps l’extrait se rattache au genre de l’utopie, étymologiquement * ou-topos, le lieu qui n’existe pas, le lieu de nulle part. On notera, en effet, que le locuteur de la lettre (qui elle est située et datée pour conserver la fiction « persane ») disparaît totalement. Le récit se présente sans situation géographique, sans chronologie, avec une invraisemblance : il est peu plausible qu’un peuple « injuste » n’ait pas attaqué sans faire connaître leur « résolution », et ait pris la peine d’écouter des ambassadeurs…  Enfin nous n’avons aucun personnage nettement identifiable, ni données chiffrées sur cette guerre. 

Il s’agit donc plutôt, pour Montesquieu, de mettre en place un monde idéal, où les « peuples injustes » seraient irrémédiablement perdants face à « la vertu » qui dote l’homme d’une générosité et d’un courage sans mesure. On remarque qu’ici cette « vertu » n’est pas ici liée à un système politique nettement détaillé, ni à des lois, mais à la religion : « nous sommes justes et nous craignons les dieux », « nous jurons, par ce qu’il y a de plus sacré ». Cela fait de la victoire une sorte de récompense que la Providence accorderait aux peuples justes : le « nombre » des ennemis n’entre pas dans la balance… , l’adversaire va « fuir ». La phrase finale souligne ce triomphe quasi miraculeux avec un « et » qui marque la conséquence : « et ils cédèrent à la vertu des Troglodytes, même sans en être touchés ». 

=== On est bien dans un monde idéal et utopique. 

CONCLUSION

La vision de la guerre que donne ce texte est celle d’un juriste, puisque Montesquieu semble ici distinguer la guerre « injuste », qui serait la guerre offensive, d’une guerre « juste » qui, elle serait défensive, et n’interviendrait qu’après avoir épuisé toutes les possibilités dipomatiques. N’oublions pas que le règne de Louis XIV s’était terminé avec de nombreuses guerres, et que la Régence avait elle-même commencé avec la fin de la guerre de succession d’Espagne, puis, à partir de 1718, avec la guerre dite « de la Quadruple Alliance », en Italie, entre l’Espagne d’un côté, et une coalition de la France, du Royaume Uni, des Provinces Unies (la Hollande) et de l’Autriche, autant de guerres de conquêtes de territoires… auxquelles le lecteur de ce temps peut penser, même si le texte est daté fictivement de 1711. 

Néanmoins ce texte présente un caractère abstrait : on ne voit pas vraiment les combats, ni les souffrances causées par la guerre. Il s’agit davantage pour Montesquieu de proposer une réflexion morale sur la guerre sous la forme d’un récit, c’est-à-dire d’utiliser l’apologue, pour ne pas lasser son lecteur. Mais son pacifisme ressort tout de même. 

    

Corpus : « Dénoncer la guerre » – Introduction

19 février, 2010
Corpus, Le siècle des Lumières, Poésie, Roman | Commentaires fermés

Introduction

PROBLEMATIQUE 

De quelles armes disposent les écrivains pour dénoncer la guerre ? Pour aborder ce corpus, il est utile

- de rapporter chaque texte à la période historique que concernent à la fois le temps de l’écriture, et le temps auquel est censée se dérouler l’histoire évoquée, si elle n’est pas simultanée. Un site utile pour une 1ère recherche chronologique : http://lauhic.perso.neuf.fr/

- de posséder des connaissances sur les procédés propres à la dénonciation, notamment ceux qui soutiennent les registres satiriques et polémiques. On peut consulter avec profit le site généraliste : http://www.site-magister.com/regisd.htm

L’approche du corpus montre à quel point la censure va peser sur cette dénonciation, puisque les écrivains remettent en cause des politiques, touchent aux domaines de l’économie et de la religion. Cela les oblige donc à adopter des stratégies de « contournement », par exemple de recourir à l’apologue (fable, utopie, conte philosophique…) pendant tout l’Ancien Régime. On notera la différence avec l’avènement des libertés démocratiques, qui permettront aux attaques d’être plus directes et plus violentes.

Les analyses vont se proposer 3 observations :

- la recherche des cibles visées par les écrivains, qu’il s’agisse d’individus, directement nommés ou suggérés, d’institutions ou d’idéologies, voire d’un concept, tel le racisme ou le fanatisme ;

- l’explicitation des reproches lancés, et, parallèlement des idéaux proposés ;

- la stratégie mise en oeuvre pour argumenter, c’est-à-dire les arguments et leur organisation pour faire appel à la raison du lecteur, puis les procédés d’écriture élaborés pour toucher leurs sentiments, le tout pour le conduire à remettre en cause ses propres convictions, à délibérer sur les propositions qu’avancent les écrivains.

LA GUERRE

Rubens, allégorie de la guerre   L’observation de cette « allégorie de la guerre », peinte par Rubens en 1636 à l’occasion de la guerre de Trente ans qui déchira notamment la Flandre, permet de mettre en place les composantes que les textes retrouveront.

Au centre, casqué et reconnaissable par sa toge drapée rouge, symbole du pouvoir mais aussi du sang qu’il va répandre, le dieu Mars se précipite au combat, armé de son glaive, tandis que Vénus et les Amours tentent, vainement, de le retenir. Aucune beauté, aucun amour ne sont de force, semble-t-il, à arrêter ce dieu qui renverse tout sur son passage, et piétine les livres, symboles de la sagesse ! Face à lui, armée de sa torche, Alecto, une des érynies, les déesses vengeresses de la mythologie, le tire en avant, comme pour l’inciter encore davantage à la haine. On peut aussi identifier, renversés en bas du tableau, une femme au luth brisé (plus de musique, donc plus d’harmonie !), un architecte avec ses instruments à la main : c’est la ruine qui attend un pays en guerre. Une femme, apeurée, serre son enfant dans les bras : ne sont-ce pas les mères qui souffrent les premières lors des guerres ? En contraste de couleurs, à droite une femme représente l’Europe en deuil, suivie par un enfant qui porte le globe surmonté de la croix chrétienne. Désespérée, elle lève les bras vers le ciel comme pour implorer Dieu d’arrêter ce massacre… mais le ciel, tourmenté et enfumé ne paraît fournir aucune aide. On aperçoit même, en haut à droite du tableau, des figures monstrueuses qiu peuvent illustrer la famine, la peste, tous les maux qu’entraîne la guerre.

Dénoncer la guerre, c’est donc dénoncer la part animale, instinctive, qui mène l’homme à vouloir exterminer son prochain, c’est tenter de lui montrer qu’il se détruit lui-même, c’est l’amener à construire un monde plus juste, plus respectueux des libertés et des droits des peuples à diriger leur destin. C’est aussi lui faire comprendre que les guerres sont le plus souvent faites pour les intérêts des puissants, qui ne se soucient guère des vies humaines qu’ils leur sacrifient. En cela, ce corpus appelle le lecteur à plus de lucidité. On voit bien alors qu”analyser la dénonciation de la guerre revient à définir les droits légitimes de chaque être, et l’exercice du pouvoir.

Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu, 1728 MONTESQUIEU, Lettres persanes, XIII, Histoire des troglodytes, 1721 

Les Lettres persanes de Montesquieu sont un échange de lettres entre deux Persans, Rica et Usbek, venus en France en 1711 (encore sous le règne de Louis XIV), et leurs amis restés en Perse. Cette fiction allie le roman exotique, alors à la mode, et un tableau de la France, depuis les moeurs de ses habitants jusqu’à son organisation politique, économique, ou ses pratiques religieuses. Mais dès la lettre XI, adressée par Usbek à Mirza,  Montesquieu développe un apologue autour de la vie d’un peuple imaginaire, les Troglodytes. Après la critique des méchants Troglodytes, vient l’utopie : une partie du peuple a survécu aux discordes : ce sont les « bons Troglodytes », vertueux donc prospères. Leur prospérité, malheureusement, fait des envieux, et la guerre se déclenche. Comment Montesquieu la représente-t-il ?

Voltaire  VOLTAIRE, Micromégas, 1752

C’est lors de son exil chez Mme. du Chêtelet, entre 1738 et 1739, que Voltaire (1694-1778) rédige Micromégas, conte philosophique qu’il ne prend guère au sérieux, ne le jugeant pas digne d’être publié. Il le remanie plus tard, à Berlin, pour divertir Frédéric II de Prusse par cette vision cocasse d’un géant, associé à un nain, tous deux voyageurs de l’espace, et le fait publier en 1752. Mais aujourd’hui, ce que Voltaire comparait aux « bouffonneries d’Arlequin » représente un parfait exemple du conte philosophique, permettant d’unir le divertissement et la réflexion sur l’homme et la société. Quelle critique de la barbarie des « terriens » Voltaire élabore-t-il ici ?

Portrait de Damilaville DAMILAVILLE, L’Encyclopédie, article « Paix », 1764 

Damilaville (1723-1768) fut l’ami et correspondant de Voltaire et de Diderot. A ce titre, il rédigea certains articles de l’Encyclopédie. Or la réflexion sur la guerre est un thème récurrent de la pensée philosophique du XVIIIe siècle. Damilaville en reprend l’analyse dans l’article  » Paix « , montrant par ce choix à quel point les deux notions ne peuvent se définir que l’une par rapport à l’autre. Ce qui frappe dans cet article qui décrit, en réalité, presque exclusivement la guerre, c’est la violence des critiques contre ce « carnage inutile » résultant des « passions aveugles » des princes. Comment l’éloge de la paix se change-t-il en un réquisitoire ? 

Voltaire, à 41 ans, portrait de Quentin de La Tour VOLTAIRE, Dictionnaire encyclopédique, article « Guerre », 1764

Cet écrivain (1694-1778), a abordé tous les genres littéraires. Mais il s’est aussi engagé directement dans les combats de son temps, notamment contre le fanatisme et l’intolérance, lors des affaires Calas, Sirven, Lally-Tollendal. Son Dictionnaire philosophique portatif, paru en 1764, puis réédité en 1769 avec des ajouts, enfin intitulé simplement Dictionnaire philosophique, comparé aux grandes manœuvres de l’Encyclopédie (440 articles), est une machine de guerre au format d’un livre de poche avec ses 118 articles. Mais l’œuvre n’en a pas moins été brûlée, donc jugée dangereuse. En quoi ce texte est-il typique de l’esprit voltairien  par le sujet qu’il traite et le ton employé ?

Arthur Rimbaud en 1872, par Carjat RIMBAUD, Poésies, « Le Mal », 1870

 « Le Mal », sonnet qui fait partie du recueil Poésies, publié à titre posthume en 1898, a été écrit sans doute à la fin de 1870, et remis au jeune poète Demeny dans ce qu’on appellera « le Cahier de Douai » . La jeunesse de Rimbaud (1854-1891), âgé de seize ans lors de cette guerre, qui se déroule dans sa région, le conduit à réagir violemment contre les atrocités commises. Le titre du poème montre bien sa révolte contre ceux que les victimes de la guerre laissent indifférents, mais reste tout de même énigmatique : quels sont donc les responsables de ce « mal » ?

Roger martin du Gard MARTIN DU GARD,  Les Thibault, « L’Eté 14″, 1936

 Dans son « roman-fleuve » de huit volumes, Les Thibault, Roger Martin du Gard relate la vie d’une famille bourgeoise de 1905 à 1918, à travers le destin de deux frères, Antoine et Jacques, que tout oppose malgré leur amour sincère. Le premier est médecin, passionné par sa profession dont il a fait son idéal, le cadet, lui, est un révolté, et cette révolte, dans l’avant-dernier tome, intitulé L »Eté 14, va se traduire par son militantisme pacifisme. Ce texte est celui d’un tract qu’il a rédigé pour appeler les combattants à la paix, et qu’il a l’intention de lancer d’un avion sur le front. Comment ce violent réquisitoire démythifie-t-il la guerre ?

Marivaux, « L’Ile des esclaves », scène 10 – Corpus : « La représentation des injustices au théâtre »

27 décembre, 2009
Le siècle des Lumières, Théâtre | Commentaires fermés

L’Ile des esclaves, scène 10

Comédie en un acte jouée en 1725, l’Île des esclaves s’inscrit dans les luttes entreprises au siècle des Lumières contre les préjugés, notamment ceux qui conduisent les privilégiés à abuser de leur pouvoir. Marivaux imagine, en effet, une situation qui inverse le monde réel : dans une île au temps de la Grèce antique, des esclaves ont pris le pouvoir sur leurs maîtres. Ainsi, sous le contrôle du gouverneur de l’île, Trivelin, Arlequin et Cléanthis ont pu dénoncer les comportements d’Iphicrate et d’Euphrosine, dans l’espoir de les corriger.

Déjà, dans la scène 9 Arlequin a rendu à son maître, qui a reconnu ses torts envers lui, son habit, symbole de son rang. Il invite Cléanthis, dans cette scène 10, l’avant-dernière de la pièce, à suivre son « exemple ». [ Marivaux, L’Île des esclaves, scène 10, tirade de Cléanthis ] Mais celle-ci va se montrer plus vindicative… Comment Marivaux représente-t-il le conflit entre les maîtres et les valets ?

LA CRITIQUE DES MAITRES

Cléanthis   La longue tirade de Céanthis forme un violent réquisitoire, lancé sur un ton indigné. On notera les modalités expressives qui soutiennent cette polémique, exclamations (« Ah ! vraiment nous y voilà avec vos beaux exemples », « Fi ! que cela est vilain… ») jusqu’à celles qui ferment la tirade, interrogations oratoires qui se multiplient, et impératifs qui interpellent les destinataires, à travers Euphrosine : « Voyons, ne seriez-vous pas bien attrapés ? », « Estimez-vous à cette heure, faites les superbes, vous aurez bonne grâce ! Allez ! vous devriez rougir de honte. » Le mépris qu’elle exprime est également soutenu par un lexique péjoratif, tel le possessif dans « voilà de nos gens qui… », et la récurrence du présentatif, « voici » ou « voilà » qui amplifie les reproches. Enfin le rythme des phrases, avec les énumérations en gradation et les anaphores, donne l’impression que rien ne pourra arrêter sa colère. C’est le cas avec la reprise du pronom relatif « qui » dans la deuxième phrase, avec le rythme ternaire dans « n’avoir eu pour seul mérite que de l’or, de l’argent et des dignités » ou la triple interrogation oratoire : « Riche ? non ; noble ? non ; grand seigneur ? point du tout. »

=== Cette tirade s’inscrit dans le registre polémique, car ce discours permet de dénoncer une hiérarchie sociale que l’héroïne présente comme infondée.

Elle brosse, en effet, un portrait sévère des maîtres, que peut résumer l’ironie par antiphrase au centre de la tirade, « Entendez-vous, Messieurs les honnêtes gens du monde » : elle joue entre le sens de l’expression « honnêtes gens », qui désigne les qualités de l’homme distingué, et l’adjectif « honnête » pris dans son sens propre, qui suggère, par antithèse, qu’ils sont profondément « malhonnêtes ».   Elle révèle qu’au-delà d’Euphrosine, se trouve visé l’ensemble des privilégiés qui abusent de leur pouvoir.

Deux femmes en conflit  La satire porte essentiellement sur deux défauts. D’abord elle dénonce leur vanité, c’est-à-dire la fierté excessive de leur position sociale qui les conduit à mépriser ceux qu’ils considèrent comme des inférieurs. Cela est mis en valeur par la gradation : « qui nous méprisent dans le monde, qui font les fiers, [...] et qui nous regardent comme des vers de terre », avec la comparaison  fortement péjorative. La critique est répétée d’ailleurs avec beaucoup d’ironie: « c’était bien la peine de faire tant les glorieux », « Allez ! estimez-vous à cette heure, faites les superbes, vous aurez bonne grâce ! » Ensuite, c’est leur dureté qui est soulignée, allusion directe aux mauvais traitements que subissent les serviteurs, encore légaux au XVIII° siècle : « qui nous maltraitent » est repris par la gradation « offensés, maltraités, accablés ». Elle reproche donc à ceux qui possèdent des « dignités », c’est-à-dire des titres de noblesse, et des richesses de s’arroger tous les droits, de façon totalement injustifiée.

L'île des esclaves LA REVALORISATION DES VALETS

Cette dénonciation repose sur deux façons de concevoir le « mérite ». La première, celle qui a largement cours sous la Monarchie absolue, repose sur l’état social : « de l’or, de l’argent et des dignités », « riche [...] noble [...] grand seigneur ». La seconde pose la notion de mérite personnel, fondée sur des valeurs naturelles, et c’est de celle-ci que se réclame Cléanthis, au moyen d’une hyperbole qui revalorise les serviteurs : « nous trouver cent fois plus honnêtes gens qu’eux ». Ainsi la vraie valeur est affirmée par l’inversion, qui attribue aux serviteurs deux qualités essentielles, la « vertu » et la « raison ».

Le terme « vertu » est placé au centre de l’énumération : « le coeur bon, de la vertu et de la raison » Dérivée de la notion de « charité » chrétienne, c’est une valeur centrale au XVIII° siècle, qui relève du « coeur » et révèle « l’âme sensible » : « Il s’agit de vous pardonner », « cette bonté-là », « le coeur bon », « ont aujourd’hui pitié de vous ». Tous ces termes montrent bien qu’il s’agit d’une qualité morale, indépendante de la naissance ou de la position sociale.

Quant à la raison, elle est, depuis Descartes, considérée comme définissant l’essence même de l’homme. C’est sur elle que se fonde tout le mouvement des Lumières, qui en fait le guide infaillible de l’homme vers la vérité et le progrès. Or toute la tirade de Cléanthis est construite sur un raisonnement rigoureux, qu’elle invite sa destinatrice à suivre. Elle pose d’abord une hypothèse : « Où en seriez-vous aujourd’hui, si nous n’avions point d’autre mérite que cela pour vous ? » Elle rappelle ainsi la base même de l’utopie : dans l’île les esclaves ont tout pouvoir, ils auraient très bien pu se venger de leurs maîtres en leur infligeant les pires cruautés. Or, ils ne l’ont pas fait. Donc ils sont meilleurs que leurs maîtres, car ils se sont montrés plus raisonnables en ne cherchant pas à abuser de ce nouveau pouvoir.  Elle met également en relief le manque de logique des maîtres, en les obligeant à inverser la situation : ils demandent aujourd’hui à leurs serviteurs de leur « pardonner », donc de faire preuve de « bonté »,  alors qu’eux-mêmes n’ont jamais été capables que de les « maltraite[r]« … La structure de la phrase, avec le parallélisme et l’inversion, met particulièrement en relief ce mauvais usage de leur raison :  » de pauvres gens que vous avez toujours offensés, maltraités, accablés, tout riches que vous êtes, et qui ont aujourd’hui pitié de vous, tout pauvres qu’ils sont. » Ainsi le plus « estimable » des hommes sera celui qui fera le meilleur usage de sa raison, et comprendra que tout excès est condamnable.

CONCLUSION

Depuis l’ascension de la bourgeoisie au cours du XVII° siècle montent des revendications qui opposent les privilèges de la naissance au mérite personnel. De plus ces privilèges ont perdu leur valeur initiale, puisque l’argent permet de s’acheter des titres nobiliaires, et que la faillite de Law (en 1721) a ruiné de nombreux nobles, tel Marivaux lui-même d’ailleurs, qui voient alors accéder aux privilèges des gens qui n’ont aucun éducation et pour seul « mérite » leur fortune.  Cela peut expliquer que Marivaux veuille ici, non pas lancer de dangereuses idées révolutionnaires sur l’égalité des « ordres » sociaux, mais rappeler chacun à plus de conscience morale, en refondant ainsi la noblesse sur une vraie dignité, celle du « coeur ».

Parallèlement ce passage nous interroge sur le rôle de l’utopie au théâtre. Un peu comme le temps des Saturnales qui, dans l’antiquité romaine, offraient aux esclaves quelques jours de licence totale, cette île « de nulle part » (sens premier du terme « utopie ») a permis aux valets d’exprimer leurs critiques, de se libérer des désirs de vengeance qu’ils portaient en eux. Mais à la fin chacun reprend son vêtement d’origine, le théâtre n’a été qu’une parenthèse qui a « purgé » les passions, permis une « catharsis » pour reprendre la fonction que lui assignait le philosophe grec Aristote. Il est seulement possible d’espérer qu’il aura conduit les maîtres à réfléchir sur leurs comportements en se voyant ainsi caricaturés.

Voltaire, « Candide ou l’optimisme », XVIII, « l’Eldorado » – Corpus : « Fonctions du voyage : découvertes et remises en cause »

22 décembre, 2009
Conte-nouvelle, Le siècle des Lumières | Commentaires fermés

« Candide au pays d’Eldorado« 

Voltaire est connu pour les multiples combats qu’il a menés, dans ses oeuvres comme dans sa vie, contre les préjugés, le fanatisme et l’intolérance, mais aussi comme l’écrivain qui a inlassablement diffusé les idéaux des « Lumières », notamment dans ses contes philosophiques, dont Candide ou l’optimisme offre un exemple. [ pour en savoir plus sur la vie de Voltaire : http://www.visitvoltaire.com/f_voltaire_bio.htm ]

Publié en 1759 à Genève sous le pseudonyme du « Docteur Ralph » et prétendument traduit de l’allemand, le conte, écrit  peu de temps après le tremblement de terre qui avait détruit Lisbonne, pose la question de l’existence du mal dans la création divine. Voltaire s’y oppose aux philosophes « providentialistes », tel Leibnitz, qui affirment que ce mal entre dans un plan divin, incompréhensible à l’homme mais mis en oeuvre pour son bien. Son héros, Candide, comme dans un roman d’apprentissage, quitte le château paradisiaque dans lequel il a grandi, et traverse de multiples épreuves qui vont le rendre moins naïf, plus lucide sur le monde et sur les hommes. Il arrive ici, avec son serviteur Cacambo, dans le pays d’Eldorado, autre forme de paradis. Voltaire, L’arrivée de Candide en Eldorado

Quels enseignements la découverte de l’Eldorado apporte-t-il ?

LE CONTE MERVEILLEUX

Candide arrive en Eldorado Dans ce récit, l’arrivée de deux voyageurs dans un nouveau pays, peut paraître naturelle. Mais deux éléments nous font, dès le début, basculer dans le registre merveilleux : Candide et Cacambo sont transportés dans un « carrosse » attelé de « six moutons » qui « volaient » ! Cela nous rappelle les contes pour enfants, avec leurs animaux féériques. Plus loin Voltaire insistera sur toutes sortes de matériaux inconnus. Il y a d’abord le « portail », dont « il était impossible d’expliquer quelle en était la matière ». Puis sont mentionnées les « robes d’un tissu de duvet de colibri », qui seraient totalement irréalisables vu la taille minuscule de ces oiseaux. Enfin on notera les « places pavées d’une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du gérofle et de la cannelle », qui achèvent de nous plonger dans un monde imaginaire.

Dans ce pays merveilleux, tout se trouve agrandi et embelli. Les dimensions citées dépassent toute mesure humaine, « deux cent vingt pieds de haut et cent vingt de large » (soient soixante-dix mètres de haut et trente-deux de large) pour le « portail », ou, avec l’hyperbole, « des édifices élevés jusqu’aux nues », enfin la « galerie de deux mille pas » correspond à un kilomètre quatre cents mètres ! De même, les quantités sont exagérées, par exemple les « deux files, chacune de mille musiciens » ou les « mille colonnnes » des « marchés ». Les voyageurs sont donc arrivés dans un monde d’abondance et de luxe, où tout est fait pour le plaisir de tous les sens : le toucher, avec le « tissu », l’ouïe avec les « musiciens », la vue avec la splendeur des édifices, même les plus ordinaires comme les « marchés », l’odorat avec les « pierreries », enfin le goût avec les « fontaines d’eau rose, celles de liqueur de canne de sucre ».  

Une luxueuse fontaine, sur la place de la Concorde à Paris Ainsi, comme dans les contes, tout paraît possible dans ce pays d’Eldorado, en inversant le réel connu. L’eau qui « coulai[...]t continuellement » des « fontaines », si elle peut rappeler les palais luxueux du XVIII° siècle, est ici sur des « places », offerte à tous, ce qui contraste avec les difficultés d’approvisionnement dans les grandes villes françaises. La « garde » est assurées par « vingt belles filles », et non plus par de vaillants soldats. Quant à l’or, le métal le plus estimé, il est ravalé à l’état de « sable » dans ce lieu exceptionnel.

=== Ces observations prouvent que Voltaire compose une utopie, étymologiquement « lieu de nulle part », un monde hors du temps, hors de l’espace connu, monde idéal et parfait.

LE SENS DE L’APOLOGUE

Mais l’utopie n’est pas seulement destinée à faire rêver, elle a surtout comme rôle de soutenir la satire en faisant ressortir, par opposition, les défauts du monde connu des lecteurs.

L'arrivée de Candide au palais d'Eldorado On relève d’abord la critique politique, celle d’un écart excessif entre le monarque et ses sujets qui est de règle dans la monarchie absolue : le roi y exige un respect quasi-divin tandis qu’ici il suffit d’ »embrasser le roi et [de] le baiser des deux côtés ». La triple hypothèse de la question de Cacambo, par son exagération comique, ridiculise l’étiquette. Mais surtout son decrescendo (« à genoux ou ventre à terre », « les mains sur la tête ou sur le derrière », « si on léchait la poussière de la salle ») dénonce l’avilissement auquel sont réduits les sujets du roi Louis XV, en même temps que Voltaire met l’accent sur la relativité des coutumes : à chaque peuple les siennes. Voilà de quoi rabaisser un peu l’orgueil de la monarchie française !

Mais l’on observe également la critique de la justice. En Eldorado, il n’y a ni « cour de justice », ni « prison », puisqu’ »on n’y plaidait jamais ». On est loin des excès si souvent dénoncés au XVIII° siècle, liés à une justice lente, coûteuse car souvent corrompue, et, surtout, cruelle avec, par exemple, la torture souvent dénoncée par Voltaire. En fait, dans le pays d’Eldorado, où tous les biens sont abondants, la justice devient naturelle, les querelles internes disparaissent, et même les lois deviennent inutiles : il n’y a plus besoin de « parlement ».

Par le moyen de la critique, Voltaire met en place un double idéal. D’une part, il souhaite des rapports humains non entravés par le protocole : même le « roi » « les reçut avec toute la grâce imaginable » ; mais surtout il demande que ne soient pas posés en a priori le rejet et la méfiance de l’étranger. C’est donc un idéal d’ouverture et de tolérance qui se trouve ainsi affirmé. D’autre part, le récit nous rappelle l’idéal des Encyclopédistes, la volonté de répandre le savoir, de diffuser les connaissances, avec l’insistance : « Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences ». Voltaire s’attarde plus particulièrement sur les sciences exactes (« mathématique », « physique ») car elles sont, à ses yeux, l’arme essentielle offerte à la raison pour lutter contre l’obscurantisme favorisé par l’enseignement religieux, ou toutes les formes de débats métaphysiques, sources de querelles infinies.

=== L’utopie, voyage dans un pays imaginaire, permet de suggérer la possibilité de construire un monde meilleur.

CONCLUSION

Voltaire s’amuse manifestement par ce récit de voyage dans un monde imaginaire, mais il n’est sûrement pas dupe de ce monde de rêve, comme le montrent les exagérations délibérées, le recours à l’humour, l’aspect cocasse de certaines images… Voltaire reste, en effet, lucide et pragmatique : la perfection ne peut être de ce monde, tout au plus les hommes peuvent-ils oeuvrer pour le rendre meilleur.

Mais cette utopie conduit tout de même à une remise en cause intéressante, car elle est l’inverse de ce qu’a vécu le héros jusqu’à présent, et pose déjà l’idéal qui sera celui de la Révolution. Elle nous montre une forme de liberté, avec un roi qui gouverne sans tyrannie et sans excès. Nous y voyons naître une forme d’égalité, puisque tous les habitants ont droit au luxe et à l’abondance et que la richesse n’est plus réservée à quelques privilégiés. Enfin la fraternité apparaît aussi au sein d’un peuple qui n’a pas besoin d’une justice sévère pour régler ses différents mais semble vivre en harmonie.

Néanmoins, elle s’inscrit en dehors du réel : il faudra donc que le héros dépasse cette forme d’illusion pour élaborer sa propre sagesse, son propre lieu de vivre qui concrétisera un idéal « possible » : ce sera la « métairie » à la fin du conte, où Voltaire nous invitera à « cultiver notre jardin ».

Montesquieu, « Lettres Persanes »,XXX, « Comment peut-on être Persan ? »- Corpus : « Fonctions du voyage : découvertes et remises en cause »

22 décembre, 2009
Le siècle des Lumières, Roman | Commentaires fermés

Lettres persanes

Au XVIII° siècle, « siècle des Lumières », les voyages se multiplient, tant en Europe que pour découvrir des terres lointaines. Ce siècle marque une ouverture sur le monde, une recherche de connaissances nouvelles, et, dans la littérature, la création d’un personnage, « le voyageur », qui permet aussi de jeter un regard neuf sur les réalités françaises.

Ainsi Montesquieu, dans son roman épistolaire, les Lettres persanes, publié anonymement en 1721, imagine le voyage en France de deux Persans, Rica et Usbek, qui échangent une correspondance avec leurs amis restés en Perse. Il s’appuie sur la mode du roman exotique, avec le récit des anecdotes du sérail, pour peindre de façon plaisante les réalités françaises de son temps.

Montesquieu, Comment peut-on être Persan ? Ici c’est Rica qui, nouvellement arrivé à Paris, écrit à Ibben pour lui faire part de ses premières impressions.

Quel rôle Montesquieu accorde-t-il à son héros « voyageur » ?

LE REGNE DE L’APPARENCE

A la comédie française Par cette lettre Montesquieu nous donne une image de la société mondaine au XVIII°, et de l’importance qu’y revêt le fait de voir et d’être vu, à travers l’exemple de deux lieux privilégiés, les « Tuileries » et les « spectacles », où l’on se rend autant pour se montrer que pour regarder les autres. Nous avons ainsi l’impression d’une mise en scène où chacun est, tour à tour, acteur et spectateur. D’ailleurs le champ lexical du regard parcourt tout le premier paragraphe, avec une gradation : « je fus regardé », « cent lorgnettes dressées contre ma figure », avec l’hyperbole, « jamais homme n’a été tant regardé que moi », formule amplifiée par l’antéposition de la négation, enfin « on craignait de ne m’avoir pas assez vu ». « Voir » le Persan devient une véritable obsession.

C’est donc l’excès de curiosité, « qui va jusqu’à l’extravagance », que critique Montesquieu dès la première phrase qui pose ce thème. Il se trouve souligné par l’énumération en decrescendo, des plus sages, inexcusables, aux plus écervelés : « vieillards, hommes, femmes, enfants ». Puis sont posées trois hypothèses, en gradation. D’abord les regards sont encore lointains : « Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ». Puis le héros se trouve comme encerclé, pris au piège, impression renforcée par la métaphore : « un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m’entourait ». Enfin les regards se font presque menaçants tant ils sont indiscrets, à travers la comparaison des « cent lorgnettes dressées contre [s]a figure » à des armes brandies. L’ultime étape marque le passage du regard sur l’être réel au regard sur son image, grâce aux « portraits » qui le dotent d’une sorte de don d’ubiquité, illustrée par le rythme qui le voit passer de l’extérieur à l’intérieur même des maisons : « je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées ». Nous assistons ainsi à une véritable invasion de Paris par le Persan !

Mais tout s’inverse dans le second paragraphe de la lettre. Il fait, en effet, basculer le héros de l’être au néant à partir de sa décision de « quitter l’habit persan », forme d’expérience qui va permettre d’opposer les deux types de réactions en relation avec l’alternance des temps. Alors que, dans le premier paragraphe, l’imparfait exprimait la répétition et la fréquence des regards, dans le second le passé simple domine pour marquer la brutalité du changement : « j’entrai tout à coup dans un néant affreux ».

Parallèlement nous constatons une inversion du jugement sur le Persan. Dans le premier paragraphe, il était surévalué, comparé à un « envoyé du ciel », ce qui lui accordait une dimension surnaturelle, comme d’ailleurs le fait d’être « multiplié ». Au contraire, dans le second paragraphe, sa valeur se trouve progressivement réduite. D’abord « apprécié au plus juste », il va ensuite « perdre en un instant l’attention et l’estime publique », enfin il tombe dans « un néant affreux », expression amplifiée par la double négation qui la suit : « sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche ».

=== Cette structure inversée de la lettre apporte la preuve que le jugement ne reposait en fait que sur l’apparence, sur les « ornements étrangers », les vêtements. Il se trouvait ensuite soutenu par un phénomène de mode.

Persans, tableau peint par Emile Rouargue, 1870 LA FICTION DE L’ « ETRANGER »

Si le Persan ets celui qui est « vu », dans le premier paragraphe, il est aussi – et surtout – l’étranger, celui qui « voit », observe dans le second paragraphe, et, à son tour, juge en écrivant la lettre. C’est pourquoi Montesquieu veille à inscrire cette fiction épistolaire dans le contexte persan par les noms et par la date : « le 6 de la lune de Chalval ». Le regard du héros crée donc une distanciation, qui va mettre en relief, par son étonnement, les défauts que les Français ne perçoivent plus.

Pour marquer cette distanciation, Montesquieu recourt à l’humour qu’il prête à son héros, lui-même amusé des réactions qu’il suscite : « Chose admirable !  » On l’admire, et lui-même, par cette exclamation, admire cette admiration ! Il feint aussi la modestie devant tant d’intérêt, « je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare », modestie immédiatement démentie par la restriction qui suit : « quoique j’aie très bonne opinion de moi ». On notera aussi le commentaire amusé qui rejette la faute sur le « tailleur » de son habit « à l’européenne ».

=== « L’étranger » devient donc l’arme de la satire de Montesquieu.

Mais cette satire ne se limite pas à la seule « curiosité », thème affiché dans la première phrase. L’écrivain dénonce aussi les préjugés à l’encontre de celui qui est différent, puisque le jugement est porté par des ignorants, « qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre ». Cela met en relief l’absurdité de ce jugement, rapporté au discours direct pour le faire ressortir : « Il faut avouer qu’il a l’air bien persan. » Il n’est fondé que sur une image stéréotypée. Plus grave encore, le second paragraphe conduit à une nouvelle inversion, avec le retour de la curiosité : « si quelqu’un par hasard apprenait à la compagnie que j’étais Persan, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement ». Mais ici un échelon est gravi, avec l’exclamation, « C’est une chose bien extraordinaire ! « , et l’interrogation, « Comment peut-on être Persan ?  » Au-delà de la bêtise, elles révèlent que la curiosité cache en fait un rejet de tout ce qui ne correspond pas au « connu », à la culture européenne donc, dont la France est alors le modèle.

=== Ainsi « l’étranger » agit comme un catalyseur : il révèle de façon ironique le défaut que Montesquieu condamne, l’européocentrisme, base des attitudes les plus dangereuses d’intolérance et de racisme.

CONCLUSION

Les lettres persanes, ou le regard distancié Cette lettre est représentative du « siècle des Lumières », avec une critique de tout ce qui ne respecte pas la raison, telle cette curiosité absurde et le préjugé qui ne se fonde que sur l’apparence et ne repose sur rien de vérifié, de prouvé. Elle en reflète aussi l’idéal, celui d’une ouverture d’esprit. Montesquieu invite ses lecteurs à observer plus attentivement les autres, à comprendre que la valeur des êtres ne se mesure ni à leur habit, ni à leur origine géographique, donc à bannir tout préjugé raciste.

Ce texte fonctionne donc comme un apologue. D’une part, il y a la fiction épistolaire, qui vise à faire sourire le lecteur par l’humour du rédacteur : il lui présente une image plaisante de sa propre société. D’autre part, la lettre se charge d’une fonction didactique : elle veut instruire, faire réfléchir ce même lecteur, pour le conduire à remetttre en cause ses propres comportements, notamment ici son européocentrisme

 

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