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La Fontaine, « Fables », Livre 1, 1668

 Le livre I des Fables

Pour découvrir cet auteur, une excellente biographie, accompagnée de nombreuses illustrations : http://www.la-fontaine-ch-thierry.net/biographie2.htm 

La Fontaine, C’est en 1668, alors qu’il est gentilhomme servant auprès de la duchesse d’Orléans, que La Fontaine fait paraître le 1er recueil des Fables, composé de 6 livres. Le second recueil paraît en 2 tomes, les livres VII et VIII en 1678, et les livres IX à XI en 1679. Un 3ème recueil, le livre XII, est publié en 1694. Il n’y a pas d’architecture d’ensemble, en revanche, chaque livre suit un itinéraire construit par La Fontaine.

Le 1er recueil est précédé d’une dédicace à « Monseigneur le Dauphin », le fils du roi Louis XIV alors âgé de sept ans. Derrière la flatterie adressée à ce Roi qui lui refuse son appui depuis que le poète a, notamment dans son Ode au Roi, ouvertement soutenu Fouquet, arrêté et emprisonné en 1661, ce court poème présente les buts de La Fontaine : derrière le désir de plaire, d’amuser (« Tout parle en mon Ouvrage, et même les Poissons »), il y a bien, comme il est de règle dans ce XVII° siècle, la volonté d’instruire : « Je me sers d’Animaux pour instruire les Hommes ».
Mais quelle instruction La Fontaine souhaite-t-il donner ? S’agit-il seulement, en suivant les traces du fabuliste grec Ésope, de transmettre une morale, d’apprendre à de jeunes lecteurs à distinguer le bien du mal ? Rousseau, en critiquant les Fables, a bien montré que leurs « morales » n’étaient guère morales ! Ou bien plutôt La Fontaine voudrait-il, en peignant de façon détournée le fonctionnement de la société de son temps, démasquer les multiples visages de l’hypocrisie, de l’amour-propre… afin qu’à partir de cette peinture le lecteur avisé puisse se protéger des dangers qui le menacent ? C’est à cette question que cette analyse va apporter quelques réponses.

OUVERTURE ET FERMETURE DU LIVRE I

cigale_fourmi-120x150Le 1er Livre s’ouvre sur « La Cigale et la Fourmi », et débute le questionnement. Ésope, auquel La Fontaine emprunte son sujet, conclut sa fable en exprimant, de façon injonctive, une morale : « Cette fable montre qu’en toute affaire il faut se garder de la négligence, si l’on veut éviter le chagrin et le danger. » Rien de cela chez La Fontaine… Pas de « morale » explicite. Alors La Fontaine condamne-t-il l’insouciance de la cigale, qui, malgré sa supplique, échoue ? Ou bien l’avarice de la fourmi qui, pourtant, triomphe ? Dans la seconde fable « Le Corbeau et le Renard », à l’inverse, le langage du renard triomphe de celui qui, le « fromage » « en son bec », paraissait tout puissant… Quel langage donc adopter pour survivre ? Et ces vainqueurs sont-ils estimables ? Avarice et sécheresse de coeur pour la fourmi, ruse et flatterie pour le renard… Quelle voie suivre ? ré sa supplique échoue. ¹ Fable 2 : « Le Corbeau et le Renard » = inverse de la fable 1 [dans mes articles : analyse de "La Cigale et la Fourmi"]

le-chene-et-le-roseau-121x150Il se ferme sur « Le Chêne et le Roseau », 22ème fable, et la seule qui mette en scène des végétaux. Ici le vainqueur est clairement désigné et, à l’inverse, plus estimable face à l’orgueil et au mépris du chêne. [dans mes articles : analyse de la fable "Le Chêne et le Roseau"]

Une sagesse ressort déjà de cette mise en parallèle : la modestie, face à l’amour-propre, la prudence, au lieu de l’aveuglement, et l’adaptabilité aux événements, l’art de plier pour contourner une difficulté, triomphent le plus souvent face à la force et à la puissance.

AU CENTRE DU LIVRE : « L’Homme et son image »

lhommeetsonimageillustrationdore.vignetteC’est la 1ère fable faisant intervenir directement l’homme, la 1ère aussi dans laquelle, avec le pronom « je », La Fontaine prenne directement la parole. D’une part, il condamne nettement l’amour-propre qui aveugle l’homme, ici celui qui fuit les « miroirs » parce qu’ils lui révèlent tous sa laideur alors même qu’il se croit le plus beau du monde. Or c’est là le défaut commun à bien des personnages du livre I. D’autre part, la fable se ferme par un éloge du « canal » qui va obliger ce personnage à se voir tel qu’il est. Or derrière ce « canal », identifié comme l’oeuvre du moraliste La Rochefoucault, se cachent les fables du moraliste qu’est La Fontaine lui-même. Si la « fable », étymologiquement, est « mensonge », c’est bien grâce à ce mensonge que l’homme peut dépasser « l’image », l’apparence, pour accéder à la vérité sur soi. Ne disait-il pas, d’ailleurs, dans la dédicace introductive, à propos du récit dans ses fables : « [...] l’Histoire, encor que mensongère, / Contient des vérités qui servent de leçons. » [dans mes articles : analyse de "L'Homme et son image"]

Cette fable centre scinde donc ce 1er livre en 2 parties : les 10 premières fables sont toutes « animales », les 10 suivantes, elles, à l’exception des fables XVII et XXI, accordent une place essentielle à l’homme.

LES ÉCHOS INTÉRIEURS

Dans le livre I, de nombreuses fables forment des « doublets », se répondant l’une à l’autre, soit en se complétant, soit avec des oppositions.

Par exemple, si la fable 1 s’oppose à la fable 2, comme on la vu précédemment, le « renard », qui triomphe ici, échoue dans la fable 18I, face à la cigogne : les deux « morales » sont inversées, et le trompeur est pris à son propre piège. Ainsi les échos peuvent parfois être éloignés l’un de l’autre.
Les fables 3 et 4, « La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf » et « Les deux Mulets », elles, se complètent autour d’un même défaut, l’envie, et une même morale ressort : la puissance n’a rien d’enviable. Cependant, la puissance est dangereuse pour les plus faibles, comme le montrent la fable 6, celle du lion face à la génisse, la chèvre et la brebis, et la fable 10, celle du loup face à l’agneau. La réponse est donc simple : cultiver l’indépendance, et vivre à l’écart des puissants une vie plus modeste, ce que soulignent à la fois la fable 5, « Le Loup et le Chien », et fable 9, « Le Rat de ville et le Rat des champs ».
Un autre doublet est celui des fables 7, « La Besace », et 8, « L’Hirondelle et les petits oiseaux », car, dans les deux cas, l’amour-propre, la confiance excessive en soi associée au mépris d’autrui, conduisent à l’échec. Ces deux fables animales annoncent la fable centrale, « L’Homme et son image ». Leur répondent la fable 17, « L’Homme entre deux âges et ses deux maîtresses », personnage lucide, conscient de ses faiblesses, qui ne sera donc pas dupe des flatteries des deux veuves.
L’usage de la force sert de thème à un nouveau doublet, celui des fables 12, « Le Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues », et 13, « Les Voleurs et l’Âne ». Par une mise en abyme, l’histoire du « chiaoux » dans la première montre l’échec de la désunion, que, précisément, la fable 13 met en pratique. On passe de la force physique à la force intellectuelle dans le doublet antithétique des fables 19, « L’Enfant et le Maître d’école », et 20, « Le Coq et la Perle ». Si, en effet, l’enfant ignorant critique le « pédant », l’ignorant révèle, au contraire, sa sottise. D’où la question à nouveau : quel savoir faut-il acquérir ? 

Au milieu de ces doublets, quatre fables ressortent. D’abord l’avant-dernière, « Les Frelons et les Mouches à miel », dénonce très directement le fonctionnement de la justice au XVII° siècle, que La Fontaine connaît bien, par ses études de droit, mais surtout en raison des complications rencontrées lors de l’héritage de son père. Mais le 1er vers de cette fable, « À l’oeuvre on connaît l’Artisan », peut nous amener à lui donner un autre sens, celui d’un appel du poète à son lecteur, pour que lui aussi reconnaisse dans les « fables » à qui appartient le « miel » : à Ésope, le modèle, ou à La Fontaine, l’emprunteur ?
la_mort_et_le_bucheron_illustration_dore-118x150Cette nécessaire distinction nous conduit à prêter attention aux fables 15 et 16, « La Mort et le malheureux » et « La Mort et le Bûcheron », réécritures d’une même fable d’Ésope. Pourquoi avoir repris deux fois ce modèle ? La Fontaine sépare ces deux fables d’une explication qui peut nous donner une clé. Il s’agirait de faire croire que la première serait « [s]a fable » tandis que la seconde serait « celle d’Ésope ». Or, c’est dans cette seconde fable qu’il introduit un long développement sur les causes de la misère du peuple, inexistant chez le fabuliste grec. Nous mesurons ainsi l’art de la feinte que représentent aussi les fables de La Fontaine.
[dans mes articles : analyse de "L'Homme et son image"]

Cette feinte est mise directement en pratique par le poète Simonide, dans la fable 14, qui met en scène un poète face à son mécène ingrat. Incapable de faire l’éloge de l’athlète, le poète avait choisi de faire l’éloge des dieux Castor et Pollux, qui, en remerciement, l’avaient alors protégé de l’écroulement de la maison de son mécène, ainsi puni. « On doit tenir notre art en quelque prix » proteste La Fontaine à la fin de la fable, et il ajoute « Les grands se font honneur dès lors qu’ils nous font grâce ». Appel personnel du poète à un roi qui lui refuse sa protection ? La morale donnée sonne, en tout cas, comme un regret : « Jadis l’Olympe et le Parnasse / Étaient frères et bons amis ». 

Ces quatre fables, ainsi isolées, attirent notre attention, et leur observation nous invite à y lire un jugement de La Fontaine sur son art, mélange de fierté de la part du poète, et de sage prudence. 

CONCLUSION

Ce parcours à travers le livre I nous permet, d’abord de comprendre en quoi La Fontaine est bien un « classique ». Il revendique ses emprunts, notamment à Ésope, et, parallèlement, il respecte les « règles » littéraires et l’idéal de « l’honnête homme », en usage dans la seconde moitié du XVII° siècle : tout en vivant en harmonie avec sa société, il recherche l’universalité dans la peinture de la nature humaine. 

En même temps, l’itinéraire que nous avons pu dégager met en évidence la philosophie de l’auteur, une forme de sagesse pragmatique proche de l’épicurisme. Il s’agit de vivre à l’écart de tout ce qui peut conduire au trouble, ce que la philosophie antique nomme l’ataraxie. Ainsi, face à la double loi de la puissance (le pouvoir monarchique) et de l’adresse (la Cour), le fabuliste oppose la loi de prudence.

Pour compléter cette approche des Fables, on lira avec profit la fable 1 du Livre V, qui, des vers 10 à 28, précise les buts de La Fontaine quand il crée « cette ample Comédie à cent actes divers / Et dont la scène est l’Univers. »

Le monde animal dans le Livre I

LE PORTRAIT DES ANIMAUX

 Il n’y a pas de réalisme dans leur portrait, car La Fontaine ne respecte pas la vérité biologique. Par exemple la cigale ne mange ni « mouche » ni « vermisseau », et elle meurt bien avant que ne souffle « la bise d’hiver. Et qui aurait déjà vu un corbeau manger un « fromage ». En fait, La Fontaine pratique l’anthropomorphisme qui les personnifie : ses animaux vivent et pensent comme des humains, s’invitent à des repas, comme le renard et la cigogne, concluent des alliances, comme le lion avec la brebis, la chèvre et la génisse, et, bien sûr, se mentent et se flattent.

renart-150x123Cependant, il s’inspire de l’image traditionnelle héritée de l’observation populaire, par exemple pour le travail incessant des fourmis, des « mouches à miel », ou pour la fidélité du chien qui doit « à son maître complaire ». Cette tradition se retrouve aussi dans de nombreux proverbes, tel « malin comme un singe » qui illustre bien le comportement de celui de « La Besace », et, bien sûr, dans de nombreux contes. Pensons au « grand méchant loup » du « Petit chaperon rouge », ou au Roman de Renart qui mettait déjà en scène cet animal rusé.

Enfin la fable repose souvent sur l’association d’un trait physique à un comportement. Le gonflement de la « grenouille » sert, ainsi, de support à son envie d’enfler pour devenir « aussi grosse que le boeuf », le « long bec » de la cigogne est ce qui lui permet de duper à son tour le renard, et la blancheur de l’agneau suggère son innocence face au loup cruel.

Autant de détails qui donnent une forme de crédibilité au « corps » de la fable, le récit.

LES RÔLES DES ANIMAUX

grenouille-132x150Leur premier rôle est d’amuser, de divertir. Ainsi leur portrait se résumé à quelques traits distinctifs, à la façon d’une caricature qui attire l’attention sur un élément physique parfois cocasse. On imagine plaisamment le renard tout honteux, « Serrant la queue, et portant bas l’oreille » (fable 18), ou le « Dogue, aussi puissant que beau, / Gras, poli ». De même on sourira du défaut caricaturé, souvent illustré par un détail amusant, et qui conduit à une situation ridicule : « Il ouvre un large bec », dépeint la sottise du corbeau, et « La chétive pécore /S’enfla si bien qu’elle creva » détruit en un instant l’envie de la grenouille. 

‚Mais ils vont surtout représenter l’homme en général, d’abord dans sa dimension morale, avec ses défauts et ses qualités. Il est donc possible de les ranger en catégories, tels « les méchants » avec leur égoïsme, leur cruauté, leur individualisme, leur avarice, et les « les naïfs », souvent victimes. On reconnaîtra, par exemple, la cigale imprévoyante, l’agneau, le corbeau…, face à la fourmi, au loup, au lion.
Mais il est important aussi de mesurer leur dimension sociale, car ils reproduisent l’organisation des « ordres » au XVII° siècle, sous la monarchie absolue. La noblesse s’y montre avec « le lion », le Roi, ses soldats,figurés par « le loup », et ses courtisans : renard, chien. Les riches en général, appartenant à la bourgeoisie aisée, sont eux aussi très présents : le corbeau, le boeuf, le « mulet du fisc », les fourmi, les frelons… Enfin interviennent les plus pauvres des sujets du roi, souvent dans la paysannerie : la cigale, les ovins, la génisse, le rat des champs, les mouches à miel, les oisillons… Tous sont les opprimés, les vaincus.

ƒIls peuvent également illustrer une notion politique. C’est le cas dans la fable 13, où « l’âne » se trouve identifié à « une pauvre province », ou dans la fable 12, avec les deux « dragons » représentant chacun une forme de gouvernement. 

Enfin, certains masquent le fabuliste lui-même, La Fontaine dans son rôle de poète, dans « la cigale » par exemple, ou délivrant sa sagesse sous les traits de « l’hirondelle » ou de la « guêpe ». 

„Les animaux sont donc directement liés au double rôle de l’apologue, défini dès l’antiquité : « plaire » (placere) et « instruire » (docere). 

La force dans les Fables

L’EXERCICE DE LA FORCE

Comment s’exerce la force dans les fables ? Son usage répond à une véritable hiérarchie.

Au sommet figure la force divine. On distingue l’intervention directe de Jupiter dans « La Besace », ou de Castor et Pollux dans « Simonide préservé par les dieux ». Une force naturelle, telle l’ouragan dans « Le Chêne et le Roseau », nous amène aussi à la croyance, dans ce XVII° siècle chrétien, dans le pouvoir de la Providence divine, ici montrée comme arbitre tout-puissant.

La force physique est,  elle, la plus élémentaire, instinctive, qui rapproche l’animal et l’homme quand elle s’exerce brutalement, comme le font le lion, le loup, ou une « troupe » de voleurs dans « Les deux Mulets »). Parfois, cependant, elle relève de la nature même des êtres, pensons à la robustesse du chêne, du bœuf, de l’éléphant, de la baleine… Elle est souvent associée à la force née du statut social, qui accorde privilèges, puissance et richesse : le lion, les animaux « nobles », ou, chez les humains, l’Athlète.

La plus subtile est, certainement, la force psychologique, c’est-à-dire le pouvoir de l’esprit associé au don de la parole, qu’il s’agisse d’une vraie sagesse (l’hirondelle, la guêpe, le roseau, le rat des champs, le loup face au chien), mise au service de valeurs estimables, ou de la ruse, de la perfidie dont font assaut le renard et la cigogne.

VICTOIRE OU ÉCHEC ?

Cette force est-elle victorieuse ?  À 1ère vue, sa victoire est fréquente dans le récit lui-même. En fait, La Fontaine reproduit le fonctionnement de la société de son temps, sans illusion sur le pouvoir des puissants, et sans doute marqué son expérience du pouvoir lors de l’affaire Fouquet.

simonide-150x82Mais le réseau des fables permet d’observer, par comparaison, parfois une inversion. Ainsi, le renard, qui dupe, se retrouve dupé par la cigogne, le chêne qui se croit fort est déraciné par plus fort que lui, l’Athlète qui méprise Simonide se trouve puni. D’autre part, nous constatons que la force physique ou sociale se trouve fréquemment écrasée par la force psychologique :  le renard l’emporte sur le corbeau, le loup libre sur le chien esclave… 

Observons également l’effet produit sur le lecteur, en liaison avec la morale. À qui le lecteur donne-t-il « raison » ? Quand la morale proclame, dans le 1er vers de la fable, « La raison du plus fort est toujours la meilleure », que montre ensuite le récit ? Qu’elle est la plus efficace, c’est certain, mais est-elle la plus juste ? Le lecteur ne donnera pas raison au « loup ». De même quel est le personnage qui provoque sa sympathie ? Il plaindra sans doute la « cigale », approuvera-t-il vraiment la « fourmi » ?

„CONSEILS FACE À LA FORCE

Finalement, La Fontaine nous invite à constater que la force est de peu de poids face à une forme de sagesse, fondée sur d’abord sur une observation des défauts d’autrui, qui permet d’être prudent. Il vaut mieux se tenir à l’écart de ceux qui vous envient, savoir même utiliser leurs défauts pour se protéger d’eux, voire pour en tirer profit, et ne pas fréquenter de trop près les puissants pour éviter leurs abus, leur colère. Sinon, on subira le même traitement que la chèvre, la brebis et la génisse, naïves victimes de la toute-puissance du Lion, qui avaient cru possible de mettre « en commun le gain et le dommage ».

Mais, pour cela, une exigence s’impose : apprendre à se connaître soi-même, pour se débarrasser de ses illusions, dont les personnages animaux de « La Besace » ou le « nouveau Narcisse dans « L’homme et son image » nous donnent l’exemple. Ainsi l’on évitera de se lancer dans des entreprises dangereuses aussi dangereuse que celle de « La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf ».

Enfin, le sage privilégie sa liberté – dans une place modeste le plus souvent, qui expose moins aux risques, comme celle occupée par le mulet « d’avoine chargé » (fable 4) ou celle du « Rat des champs ») – à la fréquentation des puissants. De ce fait, il convient d’apprendre à ne compter que sur soi-même et à « plier » devant l’adversité plutôt que de tenter une vaine résistance : c’est là toute la sagesse du roseau : « Je plie, et ne romps pas ». 

L’intérêt des fables

ane-et-voleurs-150x116L’étude du Livre I des Fables révèle la façon dont La Fontaine use d’une stratégie de contournement face au double risque de la dénonciation. D’une part, socialement, la monarchie absolue exige la soumission de ses sujets , et exerce sa censure. La fable est donc une stratégie prudente, mise en oeuvre, par exemple, pour la critique politique dans « L’âne et les voleurs » ou dans la fable des deux « dragons ». D’autre part, n’oublions pas non plus que personne n’aime lire sa propre critique, n’aime, pour reprendre « L’homme et son image », se voir dans un « miroir ». Ainsi la fable est un moyen habile de ne pas critiquer directement un lecteur, mais de capter son attention, pour, ainsi, l’amener à aller jusqu’au bout de sa lecture.

Cette stratégie est double. Dans le récit d’abord, l’écart entre l’animal et l’homme permet une distanciation. Comment le lecteur se méfierait-il de ce que, dans sa dédicace au Dauphin, La Fontaine nomme de « moindres aventures », de « légères peintures ». De plus, son sentiment de supériorité par rapport à l’animal lui permettra d’accepter une satire indirecte, et il se rassurera en jugeant que lui-même ne va pas si loin.
La Fontaine exerce son art de la feinte également sur l’expression de la morale. Quand elle reste implicite, le lecteur reste seul face au texte pour la dégager, forme de prudence du moraliste : c’est le cas par exemple dans
« La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le lion », mais aussi dans « La Cigale et la Fourmi » ou « Le Loup et le Chien ». Implicite ou explicite, elle est aussi fréquemment polysémique, et le sens 1er, immédiatement perceptible, masque souvent d’autres sens, plus contestataires, comme dans « Le Loup et l’Agneau » ou « Le Chêne et le Roseau »).

 

Il est donc important, face à une fable de La Fontaine, d’aller au-delà du premier niveau de lecture, car le fabuliste, en reprenant ses modèles antiques, les adapte à sa propre époque, et les charge de sa propre expérience. 

 

‚Mais les fables peuvent-elles encore concerner notre époque ?

Il convient de reconnaître la difficulté de certaines fables. Les allusions politiques par exemple, exigent des notes pour être comprises, comme dans « L’Âne et les voleurs » ou pour identifier les « dragons » dans la fable 12. De même, la forme du langage est gênante car bien éloignée de nos réalité. Il faut, par exemple, une explication pour comprendre la promesse de la cigale, allusion au temps des récoltes qui permettait le remboursement des prêts de l’entre-saisons : « Je vous paierai [...] / Avant l’août ». Le plus, la monarchie absolue n’existe plus, le « peuple » bénéficie aujourd’hui de droits constitutionnels, d’une protection face aux abus des puissants, et il a appris à résister à revendiquer au lieu de se résigner à « plier ». C’est ce qui explique que des auteurs tels Anouilh, Queneau, Pierre Perret… se sont amusés à parodier les fables les plus célèbres, à la fois pour en moderniser le langage, mais aussi pour en adapter la morale aux valeurs de notre époque.

Cependant sur le plan moral, si l’on se rappelle que La Fontaine a lui-même hérité ses personnages des auteurs anciens (Ésope, Phèdre), son succès au XVII° siècle prouve que ses contemporains s’y sont reconnus. L’homme aurait-il tant changé que nous-même ne pourrions plus nous y reconnaître? En fait, les défauts dénoncés sont intemporels, tel l’amour-propre, de même que des réalités sociales, notamment le conflit entre puissants et faibles. De plus, même si cela reste encore rare dans le Livre I, La Fontaine aborde des thèmes métaphysiques, atemporels, tel la peur de l’homme face à la mort.


 

 


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