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Le Clézio, « La grande vie », in « La Ronde et autres faits divers », 1982

Problématique

« Le voyage : du rêve à la réalité »

Lire la biographie de Jean-Marie Gustave Le Clézio, c’est partir avec lui à travers le monde. Rien d’étonnant donc à ce qu’il se plaise à représenter, comme dans cette nouvelle, des personnages qui rêvent de voyage poour échapper à la médiocrité de leur vie quotidienne, vécue comme un douloureux enfermement. Mais il y a loin, pour les deux héroïnes, Pouce et Poussy, du rêve, qui les emmène à descendre de Paris sur la Côte d’Azur, à la réalité… http://pagesperso-orange.fr/calounet/biographies/leclezio_biographie.htm

L'écrivain sur la plage de Nice Né à Nice où il a longtemps vécu, il connaît bien les lieux dont rêvent ses deux héroïnes, les paysages qu’elles vont découvrir avec fascination, et le mythe qui entoure ce lieu hautement touristique.

Le recueil La Ronde et autres faits divers Le titre du recueil renvoie d’abord à celui de la première nouvelle, « La ronde », terme polysémique. C’est un jeu de petites filles, ce que sont encore Pouce et Poussy, ses deux héroïnes, qui vont vivre ce voyage comme un moment de joyeux amusement. Mais c’est aussi la ronde des policiers, des guetteurs, des soldats sur le chemin de « ronde », ce qui sous-entend déjà un danger et suggère une atmosphère plus lourde… Le lecteur s’interroge alors… Cette première interrogation est soutenue par la seconde partie du titre « et autres faits divers », qui, au-delà du réalisme qu’il implique, puisqu’il s’agirait d’événements tels qu’on peut les lire dans un quotidien, nous alerte : les « faits divers », derrière leur banalité, sont le plus souvent des accidents, des faits illégaux.

Le titre de la nouvelle fait référence à l’expression « mener la grande vie », c’est-à-dire la vie des « grands » de ce monde, de ceux qui fréquentent les palaces de cette Côte d’Azur dont elles rêvent, une vie de luxe, de plaisir, où l’on dépense sans compter et où tous les désirs peuvent instantanément être satisfaits. Mais ce rêve pourra-t-il être vécu par ces deux jeunes filles sans argent ?

Incipit et épilogue

Pour comparer ces paragraphes d’ouverture et de fermeture de la nouvelle, nous chercherons leurs ressemblances et leurs différences à partir de la présentation des personnages, et nous nous interrogerons sur leur rôle.

LES DEUX HÉROÏNES

Le Clézio, La grande vie in La Ronde et autres faits divers L’incipit les rapproche l’une de l’autre, déjà par la proximité de leur surnom, « Pouce » et « Poussy », qui reproduit celle de leur prénom, « Christèle » et « Christelle ». Leur ressemblance physique est également soulignée : elles sont « comme des soeurs jumelles », « brunes toutes le deux ». L’écriture elle-même ne les dissocie pas avec l’emploi récurrent du pronom « elles ». Mais cela se retrouve dans leur caractère,  »Elles rient souvent, partout », et le passage insiste sur leur union : « presque toujours ensemble », « quand elles sont l’une sans l’autre [...] elles ne s’amusent plus ». Elles semblent ne faire qu’une, nous rappelant en cela les plus célèbres héros des épopées, Achille et Patrocle, Roland et Olivier…

Dans l’épilogue, nous retrouvons cette union, dans la cabine du camion (« Pouce et Poussy qui dormaient à moitié ») mais surtout par la façon dont le regard des gens considère et associe ces « deux amazones ». Pourtant une dissociation apparaît à la fin lorsque l’une regarde l’autre : le texte l’isole dans sa réflexion, avec l’emploi du singulier, « elle ». Mais le retour au rêve, dans la dernière phrase, les réunit à travers cet espoir relancé : « elles allaient repartir ».

On notera aussi une évolution entre l’ouverture et la fermeture de la nouvelle. L’incipit donne d’elles une image de légèreté et d’insouciance. C’est la joie qui les environne, et « tout le monde les aime bien ». La mention répétée de leur « rire », comparé à des « grelots » contribue à créer cette impression, et cette joie semble s’inscrire sur leur visage : « un drôle de visage enfantin, et un bout de nez ». L’ambiance est très différente dans la chute de la nouvelle, d’une part parce qu’elles sont environnées de personnages peu sympathiques, un chauffeur indifférent, un inspecteur en civil « avec un regard dur ». D’autre part, elles-mêmes ont perdu toute joie :  »Le profil entêté de Pouce » traduit une fermeture sur elle-même, une forme de résistance, voire une dureté, nouvelle chez cette héroïne rieuse.

LA FONCTION DES DEUX EXTRAITS

L’incipit doit informer et séduire. Or ici l’information, qui fait le portrait des deux héroïnes, reste très générale, plutôt centrée sur la relation qui unit ces « deux meilleures amies ». Mais c’est précisément par cette banalité que le texte exerce sa fonction de séduction en permettant l’identification du lecteur. En revanche l’épilogue doit présenter un dénouement, clore l’intrigue. C’est donc un récit, et, comme on pouvait l’attendre, celui d’un « fait divers », ici une arrestation. Le texte suggère même un long parcours judiciaire : de « longues attentes dans des corridors poussiéreux ». L’atmosphère sinistre ainsi créée contraste totalement avec la liberté qu’elles viennent de vivre dans des paysages radieux, et avec la joie mise en place dans l’incipit. Mais le dénouement reste ouvert, le rythme de la dernière phrase suggérant d’autres voyages à venir avec la répétition de « repartir » et la mise en apposition de l’adverbe « loin ».

De plus l’incipit est écrit au présent de l’énonciation, comme si le narrateur s’adressait directement à son lecteur, façon de rendre immédiatement vivantes les deux héroïnes en les faisant vivre sous ses yeux. La chute, en revanche, est au passé, attendu dans un récit, avec cependant le passé composé (au lieu du passé simple) qui garde au texte un ton quasi quotidien. Dans les deux passages, le narrateur est ominiscient : il sait tout de ses personnages, leurs passé, leur mode de vie, et même les pensées de Poussy dans le dernier paragraphe. Mais on observe chez lui quelques hésitations, Par exemple dans l’incipit il semble se corriger au fil du texte : « [...] et pas très grandes. Pour dire vrai, elles sont même assez petites. », « Elles ne sont pas belles, pas vraiment, parce qu’elles sont trop petites », « [...] lorsqu’elles sont ensemble. Elles sont d’ailleurs preque toujours ensemble. » Le Clézio adopte en fait un langage qui conserve la spontanéité du récit oral, le romancier se donnant ainsi le rôle d’un témoin qui cherherait à dire au mieux la vérité. Cela ne peut que renforcer l’effet de réel. Dans la chute ce procédé va encore plus loin, puisqu’il rapporte directement un discours, mais en émettant des doutes : « il a dit quelque chose comme… », « il n’a peut-être pas dit « amazones »… » En montrant la fiction mêlée au désir de « faire vrai », Le Clézio nous rappelle donc que le point de vue omniscient n’est jamais qu’une illusion.

CONCLUSION

Cette observation conduit à mesurer la dégradation qui s’est opérée au cours de la nouvelle : les deux héroïnes ont perdu leur joie de vivre, et l’atmosphère s’est netteent assombrie. Ainsi le lecteur s’interroge : que s’est-il passé au cours de ce voyage ? Comment en sont-elles arrivées à cet enfermement qui les guette ? Mais, parallèlement, Le Clézio laisse subsister le désir du voyage, le rêve s’imposant ainsi comme plus fort que la réalité.

Un lever de soleil (pp. 164-165)

Situation du texte : Pouce et Poussy, ouvrières en usine et amies inséparables, ont longtemps rêvé d’aventures pour mener « la grande vie ». Un jour, elles décident de partir et prennent un seul billet de train pour deux, en 1ère classe, en direction de Monaco. A leur arrivée, elles descendent dans un luxueux hôtel.

Quelle vie nouvelle vont-elles alors découvrir?

L’IMAGE DU LUXE

La première phrase du passage donne le ton, car la comparaison, « comme une fête », nous ramène au sens étymologique de ce terme, le « faste » des latins, c’est-à-dire un moment propice offert par les dieux, promesse de bonheur. C’est bien l’impression qui ressort de cet extrait.

Une salle de bain digne d'un palace Mais aujourd’hui, ce terme s’associe essentiellement au luxe, ici représenté par la salle de bain, avec l’eau à volonté, dans un confort parfait : « une longue douche très chaude ». Les objets participent à ce luxe : « la savonnette jaune toute neuve », « la grande serviette-éponge blanche » , « le miroir », « le peignoir en tissu-éponge rose ». Tout cela forme un contraste flagrant avec le « petit deux-pièces » où elles habitaient : c’est bien « la grande vie » rêvée.

Dans ce lieu parfait, tous les sens sont sollicités pour obtenir une harmonie totale, l’odorat (« en savourant l’odeur un peu poivrée de la savonnette »), le toucher, à travers les tissus moelleux au contact de la peau, l’ouïe, avec ce silence inconnu dans leur vie antérieur, notamment dans l’atelier de couture où elles travaillaient. Enfin le lever de soleil sur la « mer illuminée » achève cette fascinante perfection.

LA BEAUTE DU DECOR

Le Negresco, un palace de Nice  Le narrateur choisit le moment du lever de soleil, comme si, dans ce théâtre de rêve, le rideau se levait soudain sur la splendeur. La description met, en effet, en évidence la lumière. Elle envahit progressivement le décor : « la mer « couleur de perle, qui s’éclairait peu à peu » et le « beau ciel qui s’éclairait à l’est » semblent fusionner jusqu’à la mention finale, « la mer illuminée ». Ce lever de soleil suffit à lui seul à symboliser l’espoir ouvert aux deux jeunes héroïnes, comme le début d’une vie nouvelle, une naissance dans un monde neuf.  

Le paysage prend lui aussi une valeur symbolique, en raison du contraste des lignes. « L’horizon vide » et « immense » s’ouvre largement à l’horizontale, de même que le vol des goélands, dans un premier temps : « ils passaient en planant ». Puis nous les voyons dans un mouvement ascensionnel, monter « et même plus haut encore ». Mais, paradoxalement une comparaison associe la platitude de cet horizon à une « falaise », et l’ensemble crée une beauté tellement intense que, dans le discours rapporté direct de Pouce, elle provoque une sorte d’ivresse : « ça donnait une sorte de vertige, comme un bonheur ». L’association de toutes ces notations produit une étrange impression, comme si l’héroïne était elle-même un de ces oiseaux, planant, s’élevant vers le rêve, mais avec une menace, une plongée dans un abîme, qui semble guetter : ce n’est pas LE bonheur, mais « comme un bonheur »… , comme une sorte de parenthèse dans leur vie.

CONCLUSION

Le voyage remplit ici pleinement sa fonction : il a conduit les deux héroïnes dans le monde de leurs rêves, bien loin de leur médiocrité quotidienne, dans un autre lieu plus beau, et leur a ouvert la porte de « la grande vie », d’une nouvelle liberté. L’image ici posée de la Côte d’Azur unit, en effet, tous les stéréotypes liés à la fois aux paysages et à l’image de luxe de cette région.

Un coucher de soleil (pp. 179-181)

Situation du passage : Pouce et Poussy, pour échapper à leur quotidien d’ouvrières, ont pris le train pour la Côte d’Azur. Après quelques jours dans un luxueux palace, elles partent sans payer et font du stop jusqu’à Menton, y séjournent quelques jours, puis, toujours en stop elles passent la frontière italienne et arrivent à Alassio. Mais l’absence d’argent rend leur situation de plus en plus difficile.

Face à ces nouvelles difficultés, quelles émotions le voyage fait-il naître ?

L’ACTUALISATION SPATIO-TEMPORELLE

Les couleurs d'un coucher de soleil sur la plage Le texte débute « vers la fin de l’après-midi », puis il évolue : « C’était le soir ». On assiste donc au coucher du soleil, moment traditionnellement lié à la mélancolie romantique, d’où la comparaison à Venise lancée par Pouce. Cela va permettre à l’écrivain de décrire ce coucher de soleil, en combinant toutes les sensations, comme il l’avait fait pour l’aurore, pour suggérer une harmonie. On relève le jeu de lumière et de couleurs: « Le ciel était immense et rose, couleur de perle », « cette lumière rose du ciel sur l’eau grise, sur les façades couleur de vieil or ». A cela s’associent l’odorat et le goût (« l’odeur profonde et lointaine, le goût du sel ») puis le toucher : « il n’y avait pas de vent », « le sable était doux et léger ». Enfin le bruit des vagues, d’abord sugégré, se trouve ensuite affirmé : « le bruit lent de la mer ». Tout semble alors calme et paisible, comme si le monde entrait dans un lumineux sommeil.

La seconde partie du texte, elle, se déroule « dans la nuit », et Le Clézio crée un effet de contraste entre l’obscurité (« le ciel noir », repris deux fois, « l’eau sombre ») et la lumière : « pleine d’étincelles de lumière de la lune ». L’allitération en [ l ] de cette formule reproduit une fluidité, d’autant que le ciel et la mer semblent se confondre : « les franges d’écume phosphorescente », « L’eau était glacée, légère, tout à fait comme la lumière de la lune dans le ciel noir ». Un second contraste est établi entre cette noirceur qui règne sur la plage et les lumières de la civilisation, « la lueur d’Albenga », « le phare de Capo Mele ». Tous ces noms cités confirment que cette description est bien prise en charge par l’écrivain, et non pas par les deux héroïnes, qui ne peuvent les connaître.

La scène se déroule sur la plage, et c’est son aspect désert qui va être mis en valeur : « Aussi loin qu’on pouvait voir, il n’y avait personne sur la plage ». Même les éléments qui connotent la civilisation se trouve effacés, par la comparaison par exemple : « les grandes vieilles maisons, debout dans le sable de la plage, ressemblaient à des vaisseaux échoués ». Elles ne sont plus que des « silhouettes », « sombres » jusqu’à figurer l’image d’un monde mort. Les seuls êtres vivants dans ce décor sont « les oiseaux de mer », qui apportent une touche de gaieté dans la mélancolie générale en « sautant légèrement au-dessus des vagues ».

=== Le Clézio crée, certes, un moment d’une beauté parfaite, pourtant des failles apparaissent dans cette harmonie.

LES PREMIERES FAILLES

Ce passage nous rappelle les difficultés économiques des deux héroïnes. Par manque d’argent, elles ont déjà commis plusieurs délits : jouant sur leur ressemblance, elles n’ont pris qu’un billet de train pour deux, une chambre pour une seule personne, elles ont volé pour manger, pour changer de vêtements et de chaussures. Enfin elles sont coupables de grivèlerie, délit commis lorsque l’on ne paie pas un service dû, pour elles l’hôtel et le restaurant. On arrive à l’apogée de leurs difficultés ici : « l’aumônière de Poussy était maintenant presque vide ». Elles ne peuvent plus se loger ni se nourrir, d’où cette nuit sur la plage.

A cela s’ajoute la menace policière, par rapport aux hôtels, « les gens de la réception les regardaient bizarrement, avec un regard en-dessous », et leur « peur qu’[ils] n’aient l’idée d’appeler la police » est croissante. La seule présence d’un policier leur donne le sentiment d’être surveillées et les terrifie : « elles n’avaient rien pu prendre dans les magasins ». Les deux jeunes filles ont donc perdu leur assurance, la confiance qu’elles avaient en la possibilité de vivre pleinement « la grande vie ».

Mais le plus grave est que leur union commence à se fissurer. Poussy se dissocie peu à peu de Pouce, ce que soulignent les éléments mis en relief par le narrateur omniscient. ll s’agit, dans un premier temps, de sensations désagréables, tandis que Pouce, elle, dort : « Elle avait froid » est répété, et cela l’empêche de dormir, « un peu peur aussi », sur cette grande plage déserte, de nuit, avec la menace de la faim… A partir de là, se développe un sentiment d’angoisse, ressenti physiquement et intensifié par la violence lexicale : « ce grand vide, presque un désespoir, qui déchirait et trouait l’intérieur de son corps », « si profond, si terrible [...], c’était si douloureuxque Poussy a un peu gémi, pliée sur elle-même ». Même le décor devient alors différent, constituant lui aussi une menace, « impitoyable ». D’où vient ce sentiment ? On peut penser que la solitude de la plage, le sommeil de Pouce, renvoient Poussy à sa solitude fondamentale, existentielle, celle d’une enfant abandonnée dans l’enfance et qui n’a jamais trouvé de quoi combler ce « vide » fondamental. Le voyage n’a été, en fait, qu’une belle parenthèse, un moyen de le combler par le rêve partagé avec Pouce, mais Poussy est tout à fait consciente que cela ne va plus durer longtemps.

CONCLUSION

Ici Le Clézio se substitue à ses héroïnes pour nous décrire, dans cet extrait imprégné de poésie, la beauté de ce décor méditerranéen qu’il connaît bien. Il se montre particulièrement sensible aux jeux de lumière, afin de créer une harmonie dans laquelle toutes les sensations s’unissent.

Mais, parallèlement, le voyage prend, dans ce passage, un sens nouveau : nous comprenons qu’il ne s’agissait pas seulement, pour ses personnages, d’échapper à la monotonie et à la médiocrité de leur vie quotidienne, mais de combler un vide intérieur. Jusqu’alors elles s’étaient contentées des rêves, avec le voyage ceux-ci se sont confrontés à la réalité, qui l’a emporté. La nouvelle semble donc prouver l’inutilité du voyage : on peut être « diverti » un moment, mais le vide ne disparaît pas puisqu’on le porte en soi (cf. pp. 172-173). En revanche, le rêve, lui, ne décevra jamais !


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