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Léry, « Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil », 1578

Présentation

(édition Garnier-Flammarion, « Etonnants classiques »)

LES GRANDES DÉCOUVERTES

Dès l’Antiquité, des marins Égyptiens ou Carthaginois explorent les côtes de l’Afrique, et de l’Europe, Alexandre le Grand atteint l’Indus et l’Asie centrale. Les géographes antiques nous ont laissé des descriptions. La chute de l’Empire Romain met un terme à ces expéditions, et aux découvertes scientifiques et géographiques ; mais l’idée que la terre est ronde, et que l’on peut atteindre l’Asie en partant des côtes de l’Europe, s’est ancrée dans les esprits.

Au IXème siècle, les Normands reprennent les expéditions, vers le Groenland, l’Islande et même le continent américain ; mais leurs découvertes n’ont aucune suite.

"Le Livre des merveilles"Enfin, au XIIIème siècle, renseignés par les Croisades, les Occidentaux entreprennent des expéditions vers l’Asie : elles permettent la découverte des Mongols et Marco Polo décrit, dans le Livre des merveilles (1295), les richesses de l’Orient.

 

 Au XV° siècle, le mouvement va s’accélérer pour plusieurs raisons

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Il y a d’abord des causes économiques. A la fin de la guerre de Cent ans, le commerce reprend en Europe, et voit naître une grande bourgeoisie, par exemple dans des villes comme Lyon, Venise, Gênes, Bruges. Elle investit dans l’armement et la construction navale, et finance des expéditions maritimes. Les Etats, eux, ont de plus en plus besoin de monnaie, donc de métaux précieux. Enfin, comme en Espagne ou au Portugal, la noblesse reste essentiellement terrienne, les cadets des familles nobles, dépossédés par leurs aînés des terres familiales, souhaitent créer des seigneuries dans des terres lointaines.

caravelle-150x127A cela s’ajoutent des raisons scientifiques et techniques. Des savants découvrent des instruments qui vont permettre aux nouveaux navires, les caravelles, dotées de trois mâts et de cinq voiles, de naviguer de façon plus sûre, en calculant leur position, par exemple grâce à l’astrolabe. Les cartes maritimes, elles, se précisent. 

Enfin les causes politiques se mêlent au rôle joué par la religion. L’islam s’affirme dans son désir de conquête, les Turcs et les Arabes cherchant à avoir le monopole sur le commerce avec l’Asie. Cela éveille la volonté missionnaires des Eglises chrétiennes, qui entreprennent de convertir les peuples indigènes découverts. De plus, l’Espagne et le Portugal ont chassé les Maures de leur territoire ; ils ont alors les mains libres pour entreprendre des explorations maritimes.  Les Portugais explorent le pourtour de l’Afrique (Dias) puis l’Inde (Vasco de Gama), enfin Cabral arrive au Brésil et fonde Vera Cruz (1500). Des territoires sont accordés aux nobles, dès 1532 : ils fondent des comptoirs commerciaux. De même, les Espagnols (Christophe Colomb – 1493) voyagent vers les Antilles, et, peu à peu, les Conquistadores (Cortés, Pizarro) fondent un vaste empire en Amérique. A la fin des guerres de Cent ans, l’Angleterre, quant à elle, n’a plus que la mer pour construire sa puissance. Les Anglais se dirigent vers l’Amérique du nord, continent qui accueillera ensuite les quakers anglais persécutés, venus par exemple sur le célèbre « Mayflower ».
Les Français, plus au nord, découvrent le Canada (Jacques Cartier, 1534 – Champlain, 1608), puis ils descendent vers le Mississipi et la Louisiane. Ils cherchent aussi à exploiter les richesses de l’Amérique du sud. Entre 1555 et 1560, ils vont notamment tenter de s’établir au Brésil, zone commerciale très importante, surtout pour un bois particulier, d’où on tire un pigment rouge, couleur de braise, d’où son nom de « bois de brésil », dont on peut faire une teinture rouge très durable très prisée au XVI° siècle. C’est dans cette perspective que s’inscrit le voyage raconté par Jean de Léry.

L’AUTEUR

Son nom ne marque pas une originaire nobiliaire, mais simplement son lieu de naissance, le village de Léry où il est né, en 1536. Sa formation intellectuelle est très modeste, puisqu’il reçoit une formation d’artisan cordonnier. Il n’est donc pas, à proprement parler, un humaniste. Mais il est très jeune attiré par les idées de la Réforme, et part, à 18 ans, à Genève, afin de suivre les cours de Calvin.  

C’est à ce titre d’artisan qu’il part, en 1556, rejoindre la colonie, nommée « la France antarctique », installée en baie de Rio de Janeiro et gouvernée par le protestant Villegagnon. Le Brésil appartient alors au Portugal, et l’installation de cette colonie témoigne du désir de la France d’y prendre sa place. Mais Villegagnon renie le protestantisme, redevient catholique, et persécute les protestants qui sont venus avec lui dans la colonie, dont Jean de Léry. Ceux-ci sont alors contraints de quitter le camp français de Fort Coligny : ils se réfugient, pendant presque un an, dans un village des Indiens Toüoupinambaoults, avant de pouvoir reprendre un bateau pour la France. Ce sera la fin de l’implantation française au Brésil, que les Portugais vont récupérer.

À son retour en France, Léry devient pasteur, jusqu’à l’explosion terrible des guerres de religion. Chassé de Paris par le massacre de Saint-Barthélémy, en 1572,  il se réfugie dans la place forte de Sancerre, qui va être assiégée par les catholiques de janvier à août 1573. Il rencontre alors de nombreux pasteurs protestants, parmi lesquels certains sont de célèbres humanistes, ce qui va lui permettre d’approfondir sa culture. Mais ce sera surtout une expérience terrifiante car la ville assiégée connaît une terrible famine. Léry assiste à la mort de nombre de ses compatriotes protestants, et même à des scènes de cannibalisme dont son oeuvre se fait l’écho. C’est aussi à cette époque qu’il compose Récit d’un voyage fait en la terre du Brésil. En 1595, il part en Suisse, où il exercera comme pasteur jusqu’à sa mort en 1613.

L’ŒUVRE

frontiscipe-_-lery-109x150Elle a été écrite vingt ans après le retour de Léry du Brésil, alors que les guerres de religion font rage, et ce contexte va influencer la perspective du récit. On ignore, en effet, si Léry avait tenu un carnet de voyage dont il aurait pu s’inspirer. L’ouvrage se présente bien, cependant, comme un récit de voyage, en réponse à La Cosmographie universelle, celui publié en 1557 par le catholique André Thevet, car Léry veut corriger ses erreurs. Thévet n’est resté que quelques semaines au Brésil, et ses descriptions du pays et de ses habitants sont souvent fondées sur des récits de seconde main. Au contraire, Léry, lui, ne veut présenter que ce qu’il a lui-même constaté, faisant déjà un travail d’ethnologue en se voulant objectif. Mais il entend aussi répondre à l’accusation lancée par Thevet  qui affirme que ce serait à cause des protestants que le Brésil aurait été perdu… C’est pourquoi Léry accuse à son tour Villegagnon, devenu catholique, et compare souvent les mœurs des Toüoupinambaoults cannibales aux excès de l’occident, où les guerres de religion font rage. Cela introduit donc une part de subjectivité dans le récit.

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Portrait d'André Thevet

Ces deux auteurs ont donc connu une expérience similaire, mais tout les sépare, à commencer par leur religion, même si Thevet, moine franciscain, entretient d’assez bonnes relations avec les protestants malgré ses critiques. Leur source d’inspiration diffère aussi, car Thevet, en digne humaniste, veut retrouver le modèle des récits de voyage antiques. Il ne recule donc pas devant le merveilleux, telle l’évocation de créatures étranges, ressemblant aux Amazones, aux sirènes ou aux cyclopes. Léry, en revanche, est nourri de la Bible. Pour lui, le Brésil des Toüoupinambaoults représente un Eden, mais dégradé car ces peuples, ignorant la Grâce, subissent davantage les conséquences du péché originel. Cependant, il semble que Léry s’inspire aussi de Thévet, en racontant des scènes identiques : récit de cérémonies religieuses, transes des femmes, comparées à des sorcières, une naissance… Mais, là où Thevet privilégie le récit minutieux, Léry, lui, cherche aussi à créer l’émotion, faisant davantage une œuvre littéraire.

L’oeuvre suit un ordre inspiré de la Bible. Léry commence par l’homme, la première des créatures et la plus proche de Dieu ; puis il dépeint les animaux de la terre (ch. X), de l’air (ch. XI) et de l’eau (ch. XII),  les animaux aquatiques n’étant même pas nommés par Adam dans le récit biblique. Enfin, il termine par les végétaux (ch. XIII). À l’intérieur de chaque chapitre, une double échelle détermine la classification : du comestible au vénéneux, et par ordre décroissant de taille. Mais il arrive à Léry d’oublier sa volonté explicative, par exemple quand il décrit sa peur panique devant un iguane ou un caïman de grande taille, ou quand il dépeint des « monstres » comme le paresseux et le coati.

Un des intérêt du récit de Léry vient du fait qu’en décrivant la vie des indigènes, il ne cesse de les comparer aux Européens. Dans cette comparaison, il se montre à la fois dogmatique, et ouvert. Il garde, en effet, de nombreux préjugés, essentiellement religieux : il n’hésite pas à décrire des aspects « sauvages », tel le cannibalisme. On le sent effrayé devant ces hommes primitifs, sans conscience du « péché ». Pourtant, paradoxalement, il témoigne à leur égard d’une forme de respect, car, souvent, ils se montrent plus raisonnables, plus hospitaliers, et même plus humains que les Européens, dont la violence est parfois plus gratuite.

En fait, la découverte de « l’altérité » conduit Léry à interpeller son lecteur, pour qu’il s’interroge sur ses propres comportements. On retrouve donc le « connais-toi toi-même », cher aux humanistes. C‘est pourquoi nous aborderons ce récit en nous demandant quelles interrogations sur l’homme provoque la rencontre entre le monde dit « sauvage » et le monde dit « civilisé.

L’exotisme dans le récit de voyage

L’ENJEU DU VOYAGE

Avant le XIXème siècle, et l’invention du « tourisme », on ne voyage pas pour le plaisir, mais pour des motifs puissants : pélerinage, quête de richesses, volonté de savoir, connaissance de soi… Pour Léry, l’enjeu est double, à la fois politique et religieux.
Il s’agit d’abord d’
implanter au Brésil, dans une partie que les Portugais n’ont pas encore conquise, une solide colonie française, la « France Antarctique » : Villegagnon est parti en éclaireur, les compagnons de Léry suivent, et, si le conflit n’avait pas éclaté entre ceux-ci et Villegagnon, il était prévu d’envoyer dans cette colonie de nombreux navires pour la peupler. De plus, cette terre doit fournir un refuge aux protestants persécutés d’Europe, et en particulier de France. Cela donne au voyage la dimension d’une mission chrétienne. Ainsi, le récit montre, à de nombreuses reprises, Léry qui tente d’expliquer le « vrai Dieu » aux Indiens, et de les persuader, sans grand succès d’ailleurs, de se convertir.

UN MONDE ÉTRANGE

Mais le voyage, c’est aussi la découverte d’un ailleurs, ici radicalement différent, d’où l’importance prise par les descriptions d’un environnement perçu comme étrange, mais aussi comme séduisant.

Les voyageurs ne sont pas accompagnés, comme ce sera souvent le cas lors de voyages de découvertes ultérieurs, de dessinateurs, et Léry lui-même ne sait pas dessiner. Se pose donc la question de la désignation et de la caractérisation de ce qui est inconnu des lecteurs (« il ne s’en trouve pas un seul en cette terre du Brésil américain, qui soit tout à fait semblable aux nôtres »), à une époque où n’existe pas encore de classification des espèces animales et végétales.

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Un tapir

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Le tatou

Léry commence souvent par donner le nom indien de ses découvertes, animale : « soo » pour les « bêtes sauvages » (p. 63),  « tapiroussou » (p. 64), « tatou » (p. 66), « arat » (p. 67), « ananas » (p. 74) ou « petun » (p. 76). Il est à noter que c’est ce nom qui, le plus souvent, nous est resté. Puis il va le caractériser en utilisant l’analogie, par comparaison avec les réalités connues de ses lecteurs : le tapir, par exemple, est décrit comme une sorte d’hybride, mi-âne, mi-vache (pp. 63-64) Certains de ces noms métissés nous sont aussi restés, tel le « poisson-chat ». Enfin, pour les lieux notamment, les voyageurs les nomment eux-mêmes : par exemple. si la rivière est nommé par son nom indigène (« Ganabara », p. 53), le rocher qui surplombe la baie de Rio, aujourd’hui appelé le pain de sucre, est alors désigné comme « le Pot de beurre » (p. 54).

Il y a surtout, chez Léry, le désir de faire partager aux lecteurs ses découvertes. Ainsi ses descriptions sont précises, exhaustives et font, le plus souvent appel à la fois à ce que le lecteur connaît, mais aussi à l’ensemble des sens, la vue, l’odorat, le goût. C’est le cas quand il évoque le fait de « boucaner » la viande, l’étrange tatou (pp. 65-66), ou la saveur de l’ananas (pp. 74-75).  Le voyageur est donc aussi un découvreur.

UN MONDE MERVEILLEUX

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L'ara

Il n’y a pas, chez Léry, de description de créatures fantastiques, irréelles, telles des sirènes ou des chimères… Cependant, on sent toute son admiration pour un pays qui prend des allures de paradis terrestre. On notera, par exemple le discours hyperbolique qui soutient la description élogieuse de l’ara (p. 67). Léry n’hésite d’ailleurs pas à s’impliquer personnellement: « on est ravi d’une telle beauté » (p. 68), « me semblent les plus excellentes » (p. 74). 

Mais ces descriptions conduisent aussi Léry à exprimer ses propres conceptions religieuses : pour lui il ne s’agit pas de « magnifier la nature », mais de rendre grâce à Dieu, « leur excellent et admirable Créateur » (p. 67). Il est donc divisé entre deux opinions (pp. 77-78). Il est, certes, il est tenté de considérer ce nouveau monde comme un nouveau paradis terrestre. Il conclut, cependant, qu’il ne peut en être un puisque les sauvages ne reconnaissent pas, à travers la sublime nature qui les entoure, la puissance suprême d’un Dieu unique créateur.

CONCLUSION

Sa séparation d’avec Villegagnon a transformé l’objectif du voyage pour Léry. Sachant qu’il ne va pas rester au Brésil pour fonder une colonie, il jette un regard nouveau sur ce monde découvert, préoccupé d’en rendre compte le pieux possible à son retour : peut-être a-t-il tenu un « journal de voyage » sous forme de notes, réutilisées ?

Mais il convient de ne pas oublier que ce récit a été écrit 20 ans après ce séjour au Brésil. Depuis son retour, Léry a vécu de douloureux moments, notamment en raison des guerres de religion. Cela explique sans doute que l’on sente son plaisir à se replonger dans ce monde magnifique, et même une sorte de nostalgie (cf. Chap. XXI, pp. 95-96).

Le portrait des Indiens

La description du monde sauvage = une démarche humaniste, à l’imitation des auteurs antiques, les cosmographes, tels le grec Hérodote ou le latin Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle, auquel il emprunte sa démarche, mais sans lui emprunter son goût pour le merveilleux. Léry s’en tient à une description objective, considérant le « sauvage » comme un être humain à part entière. C’est pourquoi il souligne son désir d’établir une vérité face à des récits fantaisistes : cf. pp. 58-59.

LEUR PORTRAIT PHYSIQUE

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La vision déformée de Vignon, 1594

En digne humaniste, Léry souligne que le « sauvage » appartient à l’espèce humaine, et Léry le souligne clairement : ils n’ont «  le corps ni monstrueux ni prodigieux par rapport au nôtre » (pp. 55-56), contrairement aux idées reçues.  Il refuse donc tout ce qui pourrait les rapprocher de l’animal : « loin s’en faut, comme quelques-uns le pensent, et d’autres veulent le faire croire, qu’ils soient velus ni couverts de leurs poils ». Il n’emploie d’ailleurs pas, dans les passages descriptifs, le terme « barbare », mais prend soin de les rattacher sans cesse à la « nature », ce qui les unit aux Européens, par exemple pour les femmes : « les femmes sauvages, lesquelles cependant, quant au naturel, ne doivent rien aux autres en beauté ».

C’est aussi pour cette raison qu’il décrit longuement leurs peintures rituelles, les ornements qu’ils portent : comme les Européens, ils ont un goût naturel pour la parure, et tirent parti de leur environnement pour embellir leurs corps.

portrait-des-indiens-99x150Le portrait est même tout à fait élogieux : ce sont des êtres robustes, en pleine santé (p. 56), et ils « sont seulement basanés, comme vous le diriez des Espagnols ou des Provençaux », autre façon de les rapprocher de ses lecteurs français. Enfin, dans le chapitre XII, consacré à « leur manière de pêcher », il souligne leur aptitude à la natation.

          

 

Mais le portrait est aussi, pour Léry, un moyen d’amener son lecteur à s’interroger sur lui-même, sur son monde dit « civilisé ». C’est ainsi qu’à propos de la nudité des femmes, en les comparant aux femmes occidentales (p. 61), elle tourne plutôt à leur avantage. De même, pour les petits enfants, il oppose le naturel des « sauvages » à ceux d’Europe, qui sont contraints dans leurs mouvements, « bien serrés et emmaillotés » (pp. 89-90).

Ainsi pour Léry il n’y a qu’une seule et même « nature » humaine, et rappelons que cela sera longtemps nié par les thèses racistes.

LEUR PORTRAIT MORAL

Sur le plan moral, le portrait qu’en fait Léry est plus contrasté.

D’une part, à plusieurs reprises, Léry fait l’éloge de qualités propres à ces peuples dits « sauvages ». Il signale, notamment, leur hospitalité, qu’il oppose à l’attitude de Villegagnon dans une parenthèse élogieuse (p. 51) et qu’il évoque plus longuement dans le chapitre XVIII (pp. 91-92). Il note aussi une forme d’harmonie dans leur société, alors qu’ils sont « conduits seulement par leur naturel, quelque dégradé qu’il soit » : (p. 91). Il ajoute à cela l’absence, en eux, de « passions » nocives (p. 56), apprécie le peu de poids qu’ils accordent aux biens matériels (fin chapitre XII, p. 70) et admire même la dignité qu’ils savent garder, même dans l’adversité (p. 82).

cannibalisme-150x127Mais Léry ne tombe pas dans une idéalisation de ces peuples, même s’il montre qu’ils ont conservé une forme d’innocence. Il reste lucide sur les réalités cruelles du monde « sauvage ». C’est essentiellement le cannibalisme qui lui fait horreur : cela revient comme un leitmotiv, dès sa première rencontre avec les Indiens Ouetacas (p. 50), et un chapitre entier lui est consacré, où il fournit les détails les plus horribles. N’oublions pas la dimension religieuse : détruire un cadavre, c’est empêcher sa résurrection. Le cannibalisme est bien un des signes que les Indiens sont damnés.

Mais, sur ce point aussi, l’observation de ces peuples indigènes le conduit à des interrogations sur les Européens. Le chapitre XV, qui évoque des cas de cannibalisme horribles lors des guerres de religion montre que ces derniers sont tout aussi capables de cruauté.  Aux yeux de Léry, il n’y a donc pas vraiment de « Bon sauvage », comme il en existera pour Bougainville et Diderot à Tahiti ou pour Rousseau. Le « sauvage » est surtout le médiateur qui lui permet de jeter un regard critique sur sa société, comme le feront après lui Montesquieu dans les Lettres persanes ou Voltaire dans l’Ingénu. La barbarie est aussi en Europe.

CONCLUSION

Même s’il insiste sur tant de rapprochements entre le « sauvage » et le « civilisé », on perçoit chez Léry des hésitations face à ses découvertes sur les Indiens. Jamais il ne tranche de façon catégorique, comme le montre la fin du chapitre XXI, à la page 96. Chaque chapitre apporte un regard qui complète une image changeante et complexe. C’est cette qualité, cette volonté de ne pas réduire l’autre à un unique aspect, bon ou mauvais, qui a provoqué l’admiration de Claude Lévi-Strauss, grand ethnologue du XX° siècle, qui part à son tour au Brésil avec l’ouvrage de Léry avec lui, qualifié de « Bréviaire de l’ethnologue » : la volonté de dépeindre l’autre dans toutes ses différences, le plus objectivement possible.

Ce portrait des Indiens du Brésil apporte, au XVI° siècle, un témoignage essentiel au regard que l’homme porte sur lui-même : les excès des peuples indigènes renvoient les Européens à la mesure de leurs propres excès. Ainsi s’explique le va-et-vient permanent de Léry entre ses observations sur le Brésil et l’évocation des comportements de ses compatriotes, qui conduit à une remise en question de la société occidentale et de ses valeurs. Pour l’humaniste qu’est Léry, l’Autre me tend un miroir dans lequel je me regarde moi-même. Et cette expérience, unique et authentique, vaut plus que tous les discours théoriques : pp. 42-43.

 





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