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Maupassant, « Bel-Ami », 1885

Problématique

Bel-Ami, un roman d’apprentissage ? 

Guy de Maupassant Pour une biographie de Maupassant, un site à consulter : http://lycees.ac-rouen.fr/maupassant/maupas/index.php?page=accueil 

Le roman d’apprentissage (bildungsroman, en allemand) naît avec la double volonté de détacher le roman du genre épique, en ramenant le héros aux dimensions de l’homme ordinaire, et de l’enraciner dans la réalité, qu’il vise à représenter à travers le personnage qui s’y trouve confronté. Il s’inscrit dans la tradition romanesque surtout depuis le XVIII° siècle, se montrant l’héritier de deux formes romanesques antérieures :
- le roman picaresque (cf. Lesage, Gil Blas de Santillane), qui raconte l’évolution du héros, jeune et naïf, à travers de multiples aventures, souvent comiques. Il traverse différents milieux sociaux, il acquiert ainsi une lucidité, qui le conduit à la réussite sociale.
- le roman d’initiation (cf. l’Abbé Prévost, L’histoire de Manon Lescaut et du Chevalier des Grieux), qui fait découvrir au héros les réalités sociales, mais en détruisant souvent ce qu’il a de meilleur en lui. Des Grieux, par sa rencontre avec Manon, et son entrée dans les milieux corrompus de la vie parisienne, passe lui aussi de la naïveté à la lucidité, mais après avoir vécu l’issue tragique de sa relation amoureuse.  

=== Le XIX° siècle a produit de nombreux romans d’apprentissage dont la liste serait longue, avec des héros tels Rastignac dans Le Père Goriot de Balzac ou Frédéric dans L’Education sentimentale de Flaubert. A la fin du roman, le héros est censé avoir mûri, avoir perdu sa naïveté initiale, être devenu un individu à part entière assumant ce qu’il est. Le romancier choisit donc un héros encore jeune, inexpérimenté, et lui fait vivre des péripéties qui lui permettront, avec le plus souvent l’aide d’un « initiateur », à la fois de trouver sa place dans la société et de mieux en comprendre les mécanismes.
La lecture de Bel-Ami, avec le parcours de Georges Duroy, son héros, qui, présenté avec trois francs quarante en poche dans l’incipit, finit marié à la fille de Walter, propriétaire du journal La Vie française, riche à millions, conduit forcément à se poser la question : en montrant cette exceptionnelle ascension sociale dans le milieu du journalisme politique, qu’il connaît bien, Maupassant a-t-il à son tour, suivant l’exemple de son « maître » Flaubert, voulu réaliser un roman d’apprentissage ?

Présentation du roman

 

SON TITRE

Un héros séduisant Il correspond au surnom du héros, qui lui a été donné par la petite fille de Mme. de Marelle, Laurine. Le titre donne ainsi le ton du roman : c’est l’histoire d’un homme séduisant, « portant beau », « grand, bien fait », devenant « l’ami » des femmes… et profitant d’elles pour réussir. Cette intrigue même peut-elle expliquer les critiques adressées au roman lors de sa parution ? On parla de « vulgarité criante », d’« absence de principes moraux » et d’« avidité féroce et cynique ».
À cela Maupassant répondra : « J’ai voulu simplement raconter la vie d’un aventurier pareil à tous ceux que nous coudoyons chaque jour dans Paris, et qu’on rencontre dans toutes les professions existantes », « Voulant analyser une crapule, je l’ai développée dans un milieu digne d’elle, afin de donner plus de relief à ce personnage. J’avais ce droit absolu comme j’aurais eu celui de prendre le plus honorable des journaux pour y montrer la vie laborieuse et calme d’un brave homme (…) ».
=== Héros ? Anti-héros ? Belle apparence… mais âme corrompue ? Qui est véritablement « Bel-Ami » ?

SA STRUCTURE 

     Le roman est divisé en deux parties numérotées mais non titrées, huit et dix comportant respectivement chapitres, numérotés mais non titrés. Bel-Ami montre le passage du héros d’un état à un autre, son évolution, par étapes, dans la société, son ascension : en 10 mois dans la première partie, qui représente en quelque sorte les « apprentissages », dans la seconde, qu’on pourrait nommer « la conquête de Paris », s’accélérant encore.

Le roman débute, en effet, le 28 juin, l’année n’étant pas indiquée, et le héros, alors petit bureaucrate, n’a plus que 3 francs 40 pour finir le mois. Une double rencontre va faire bifurquer sa vie, tout en posant les deux clés du roman : celle d’un ancien ami, Forestier, qui lui prête 40 francs et l’invite le lendemain à dîner avec son patron, le puissant directeur du journal La Vie française qui pourrait l’embaucher, et celle de Rachel, fille facile qui cherche le client aux Folies-Bergère et s’offre à lui. Les deux mois suivants (les chapitres II, III et IV) le verront devenu reporter des « Echos », rubrique du journal, grâce à l’appui de Madeleine Forestier. Mais il gagne encore peu, 200 francs par mois et 10 sous la ligne… 3 chapitres encore, et deux femmes viendront à son aide, Mme. de Marelle, qui lui offre en cadeaux des pièces de 20 francs, et Mme. Walter elle-même : en huit mois, le voici chef des « Echos », et son salaire est passé à 1200 francs.
La mort de Forestier permet à Duroy de poursuivre sa progression, en épousant sa femme le 10 mai, qui lui apporte 40000 francs de revenus, auxquels s’ajoute un héritage de 500000 francs, tandis qu’il accède au poste prestigieux de rédacteur politique. Les chapitres I à VII de cette seconde partie sont ponctués des réussites successives de Georges, légion d’honneur, titre de baron, à présent Du Roy, coup de Bourse. Il suffira d’un divorce avec Madeleine, avec constat d’adultère (chapitre VIII), pour qu’il puisse séduire et épouser Suzanne Walter. Les chapitres IX et X marquent ainsi son apothéose : en automne son mariage est célébré à l’Eglise de la Madeleine… et,  à peine sorti, « il lui sembla qu’il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon »… Député donc… pourquoi pas ? Le roman s’achève sur cet horizon d’attente, tandis que le héros lui en juxtapose aussitôt un autre, « l’image de Mme. de Marelle [...] au sortir du lit ».

 

LE CONTEXTE

 

Le palais du corps législatif_Guiaud-III°Rep-1870 Au début de la IIIème République, le Parlement est dominé par une bourgeoisie de centre-gauche, dite « républicaine », qui soutient, pour favoriser la croissance économique, la haute finance ; des jeux d’alliances rendent la vie politique instable, et la collusion entre le monde politique et les milieux d’affaires est flagrante. En est la preuve la décoration que reçoit Georges Duroy (2ème Partie, chapitre VII), qui sonne aussi comme une prémonition. Deux ans plus tard, en 1887, éclatera le scandale des « décorations » :  on apprendra alors que le gendre du président Jules Grévy usait de son influence pour offrir des décorations à d’importants hommes d’affaires, en échange de leur investissement dans les entreprises qu’il soutenait. Pour en savoir plus, voir le site : www.assemblee-nationale.fr

Le Traité du Bardo   C’est aussi l’époque de l’expansion coloniale, et le roman évoque « l’affaire tunisienne » : la Tunisie a contracté des obligations  auprès de la France dès 1879, qui feint de se désintéresser de cette « dette » pour laisser la priorité sur ce territoire à l’Italie. Mais la France profite d’une révolte, celle des Kroumirs, dans le sud de l’Algérie, pour envoyer des troupes, et conclure avec le Bey de Tunis le traité du Bardo : la Tunisie devient un protectorat français (d’où de fortes tensions avec l’Italie), en échange la France garantit les obligations correspondant à la dette tunisienne, ce qui provoque une forte hausse qui bénéficie aux actionnaires. [cf.Préface éd. Folio, pp. 14-16] Or l‘aide des journaux, le Gaulois et La République française, aura été précieuse. En jouant sur la peur d’une faillite, ils ont poussé les actionnaires à vendre leurs obligations, dont le prix baisse alors fortement. Quelques « initiés », au courant de la l’intervention française, se sont empressés de les racheter, obtenant une importante plus-value après la garantie gouvernementale !   

La Bourse, un lieu essentiel Maupassant, alors chroniqueur, avait dénoncé ces manœuvres politico-économiques: « Nous vivons dans le règne du pot-de-vin » (Les Choses du jour, 28 juillet 1991). Il les insère dans son œuvre, dans une volonté évidente de réalisme. Dans le feuilleton, la Tunisie sera remplacée par l’Égypte, puis, dans le volume, par le Maroc, l’Italie devenant, elle, l’Espagne ; mais le mécanisme politique reste identique : ce « coup de bourse » se retrouve dans le chapitre V de la 2ème partie.         

Pourtant la période se nomme « la Belle-Époque », en raison essentiellement de l’absence de guerre sur le territoire français, entre 1870 et 1914, et de l’essor scientifique et industriel, offrant une prospérité accrue à la bourgeoisie : le capitalisme s’affirme. 

Manet, Un bar aux Folies Bergère Paris, ville profondément rénovée par les grands travaux d’Haussmann sous le Second Empire, joue alors pleinement son rôle de capitale, économique et culturelle : elle devient la « ville-lumière », le lieu de tous les plaisirs, et notamment d’une intense vie nocturne à laquelle le roman fait fréquemment allusion. Par exemple le promenoir des Folies-Bergère, établissement créé à la veille de la guerre de 1870, fut fréquenté par Maupassant qui le dépeint dans le chapitre I de la 1ère Partie, et les soirées finissent souvent chez Tortoni ou au cabaret de la Reine blanche, boulevard de Clichy, que fréquente Clotilde de Marelle car elle aime se retrouver au milieu du « peuple ». 

Le roman nous fait traverser d’ailleurs tous les lieux de la vie mondaine, la rue du Faubourg Montmartre, les cafés célèbres, le café Riche ou le café Anglais sur le boulevard des Italiens. On assiste aussi à des séances d’escrime ou à des parties de campagne, on se rend au le bois de Boulogne, très fréquenté en cette fin de siècle. Il s’agit alors de voir et de se faire voir ! 

 

Dans ce contexte de plaisir et de vie mondaine dont les journaux rendent compte, notamment la rubrique des « Echos » tenue par Duroy, la religion perd de son importance tandis que la laïcité entreprend ses premières luttes pour la séparation de l’Église et de l’État. Dans le roman, elle n’intervient plus guère qu’à travers le personnage de Mme. Walter, l’église devenant cependant lieu de rendez-vous galant !
Le krach de l'Union générale Mais, là encore, on retrouve une collusion avec la vie politico-économique : face à la banque judéo-protestante, et républicaine, celle des Rothschild, se dresse l’Union Générale, banque catholique et « légitimiste ». Cette lutte d’influence mène au « Krach » de l’Union Générale (1882) : sa rivale avait racheté en sous-main ses actions qu’elle vendit en masse le même jour sur le marché boursier, provoquant un effondrement des cours et la faillite, à la plus grande satisfaction du gouvernement alors présidé par Léon Gambetta, républicain de gauche. 

 

POUR ALLER PLUS LOIN : voir les lectures analytiques dans « mes articles »

 


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