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Wilde, « Le Rossignol et la rose », 1888

 

La problématique

     

Oscar Wilde rattache lui-même son oeuvre, publiée dans un recueil intitulé Le Prince heureux et autres contes, au genre traditionnel du conte : nous sommes donc censés en retrouver les composantes. Il emprunte d’ailleurs à la tradition en choisissant le thème de la quête amoureuse, et des personnages que nous pouvons relier :                 

- à la mythologie, avec le personnage du rossignol (cf. Ovide, Les Métamorphoses               

- à la littérature médiévale, avec le personnage de « l’étudiant », le prince et son chambellan, le vieux « livre poudreux »… On pense aussi au Roman de la rose, où la fleur devient le symbole d’une sagesse. 

 

- aux légendes orientales, avec l’image de l’amour, symbolisé par la rose offerte à la bien-aimée.    

Philomèle métamorphosée en rossignol             universiteaumoyenage.jpg      Le jardin des roses, Saadi

Mais sommes-nous vraiment en présence d’un conte ? Ou plutôt d’une nouvelle ? Le conte et la nouvelle sont deux genres littéraires proches, car tous deux sont des récits impliquant  description, portrait, actualisation spatio-temporelle, discours rapportés, imparfait et passé simple.  Tous deux sont le plus souvent brefs, avec une structure nettement marquée, une intrigue réduite (= schéma narratif), des personnages esquissés à grands traits.   

Pourtant on note entre eux des différences importantes.

Le conte est  intemporel, hors du temps et de l’espace, car il se rattache à un fond primitif de l’humanité, parfois mythologique ou légendaire. Dans cette mesure, il vise à transmettre une sagesse jugée éternelle. Il comporte des invariants, des personnages aux rôles stéréotypés. Le héros, le plus souvent jeune et beau, connaît un manque, entreprend une quête, subit des épreuves, imposées par des  opposants, est aidé par des adjuvants, et arrive à un épilogue heureux. Le conte s’inscrit dans deux registres principaux : le merveilleux (avec la présence fréquente de la magie), le fantastique, qui mêle au réel un irréel effrayant. === Dans un cas comme dans l’autre, le conte transforme la réalité, parfois en la rendant plus poétique, en l’idéalisant. 

La nouvelle, elle, s’inscrit dans une actualisation spatio-temporelle  précise, une société dont elle exprime les caractéristiques et les valeurs. Malgré sa brièveté ses personnages ont plus de profondeur psychologique. Elle peut d’ailleurs se faire autobiographique, avec un narrateur qui affirme son « je ». Son épilogue constitue une « chute » : il doit produire un effet de surprise, retourner une situation. Il donne alors son sens à la nouvelle.

La structure

 

LA SITUATION INITIALE

                Elle pose directement un élément perturbateur : le manque de l’étudiant. Il lui faut une rose pour pouvoir danser avec sa bien-aimée. 

LES PERIPETIES               

On y distingue trois étapes, qui s’ouvrent sur l’adverbe « soudain » : 

- trois tentatives de l’adjuvant, le rossignol, pour obtenir l’objet de la quête : le rosier blanc, le rosier jaune, le rosier desséché = trois échecs. 

- la clé magique : le sacrifice du rossignol pour créer une rose rouge. 

- l’épreuve en trois temps : « pâle » d’abord, puis « délicate rougeur », enfin « s’empourprer ». Elle conduit à la mort du rossignol.   

LA SITUATION FINALE           

Elle s’ouvre sur une heure indiquée, « À midi » une indication temporelle, heure de la découverte de la rose, qui doit résoudre le manque initial. On distingue alors trois étapes, marquées par l’indice temporel « Et quand… » : elle montre le don de la rose à la bien-aimée. Mais le dénouement n’est pas celui qu’on attendrait dans un conte.

 

rossignolphilomele4.jpg Le rossignol

       

Il hérite de la tradition une double symbolique :                 

Dans la mythologie antique, il chante la plainte de Philomèle, dont la langue a été coupée. Cela explique que le conte le dote ici de compassion face à la douleur de l’étudiant. 

Depuis le moyen-âge, il est aussi considéré comme le messager de l’amour : ici il le chante « toutes les nuits », et c’est cette fonction qui explique son rôle dans le conte : celui d’adjuvant magique.                        

Dans le conte, c’est lui le véritable héros, ce que traduit sa place en tête du titre. Avec sa sensibilité à la nature, à la beauté, la foi en l’éternité de l’amour, il est l’antithèse absolue de l’étudiant. Son sacrifice le transforme en un martyre : il meurt « le cœur transpercé d’épines ». 

=== Cette mort transcende son message, mais, en même temps, en inscrit l’échec dans la réalité, signe du pessimisme d’Oscar Wilde.

 

rosesang.jpg   La rose

 

Elle aussi hérite d’une symbolique complexe                 

- Dans le monde antique = la fleur de Vénus, qu’elle offre à celui qu’elle aime, Adonis. A la mort de celui-ci, des roses blanches teintes de son sang sortiront de son corps ; cela sera repris par la tradition orientale qui lui ajoutera un symbolisme sexuel.                

- Dans la tradition médiévale = toujours symbole de l’amour, elle image la quête du « parfait amant » de l’amour courtois (cf. Le Roman de la rose, Loris et Jean de Meung.                 

- Enfin elle se charge d’un symbolisme chrétien, associée par sa couleur, à la coupe qui recueillit le sang du Christ martyr ou à ses plaies, à l’absolue pureté de la Vierge, représentée avec une couronne de roses. 

=== Le conte, en montrant l’étreinte du rossignol et de la rose, fait mourir celui-ci. Mais la rose meurt elle aussi, donnant au conte sa signification. 

 

université médiévale    L’étudiant et sa bien-aimée

Tous deux s’inscrivent dans un contexte médiéval, celui du fabliau avec un étudiant plongé dans ses livres « poudreux », la fille de son professeur, et celui du conte avec le bal du prince, son « chambellan ».   

LA JEUNE FILLE

Le conte s’ouvre sur « Elle », et sur son caprice : elle revêt l’image stéréotypée de la femme coquette. Ensuite la vision s’idéalise, comme dans les contes : « la princesse » au bal. Mais cette idéalisation est détruite dans l’épilogue qui ramène à une réalité sociale : son matérialisme (les « bijoux », les « boucles d’argent »).               

=== Ainsi l’amour est démythifié : il n’est qu’un rêve illusoire.  

L’ETUDIANT          

Pour lui aussi, on notera l’effet de contraste entre une forme d’idéalisme, à lier à la conception romantique de l’amour au XIX° siècle (sa douleur, ses rêves…) et le stéréotype de l’étudiant, naïf, sans expérience de la vie : « il ne savait que les choses qui sont écrites dans les livres ».                 

Or le conte se transforme en satire, car le second aspect l’emporte. Par exemple, quand il voit le rossignol, il élabore une théorie sur l’art, quand il voit la rose, il associe sa beauté à un « nom latin compliqué ». Il n’a donc aucune sensibilité au monde réel. De plus, bien qu’il se veuille « pratique », c’est-à-dire pragmatique, il ne sait que faire des théories, et son rejet de l’amour pour la « métaphysique » est le moins « pratique » qui puisse être. 

 

=== Il est donc un anti-héros, le contraire des « princes charmants » des contes.                                             

                            

Le sens de l’oeuvre

 

 

Oscar Wilde    CONTE OU NOUVELLE ?                   

Du conte, il garde le registre merveilleux avec la nature animée et parlante, et une union entre les espèces, avec les couleurs et la lumière, qui poétisent le réel, la métamorphose, avec la naissance de la rose qui relève de la magie. 

Mais à la nouvelle il emprunte son ancrage dans la réalité. Comme en cette fin du XIX° siècle, c’est le triomphe du matérialisme : l’écart social l’emporte sur la beauté d’une rose ou sur l’amour sincère. D’où  une vision désenchantée de l’amour qui s’exprime par la « chute ». On note, en effet, le contraste entre la conception du rossignol (et les conditions mises à son sacrifice « voilà enfin l’amoureux vrai », répété, « que vous soyez un amoureux vrai ») et l’échec de l’étudiant, qui n’est pas seulement dû à l’avidité de la jeune fille, mais aussi à sa propre nature : il renonce très vite. Aimait-il réellement ? 

=== On retrouve dans cette oeuvre le cynisme d’Oscar Wilde, le dandy désenchanté, qui ne croit plus en rien sinon en l’esthétisme pur. 

Le désenchantement    UNE OEUVRE SYMBOLISTE ?                   

Très proche des milieux artistiques de la 2nde moitié du XIX° siècle, Wilde s’inscrit encore dans le romantisme, mais déjà dans le courant symbolisteOn peut donc lire cette oeuvre en approfondissant cette dimension dans deux directions.   

Elle illustre une conception de l’artiste. Parce qu’elle réussit, au moyen d’une tapisserie qu’elle tisse, à « dire » son histoire alors que sa langue a été coupée, Philomèle devient, dans la littérature, une figure de l’artiste créateur, et le chant du rossignol est la voix autre qu’humaine qui permet de « dire » sans recourir à la communication verbaleAinsi le rossignol, ici, crée la rose. Mais le moment d’ »extase » de la rose qui s’épanouit est aussi celui qui clôt son destin par la mort. 

=== L’artiste est celui dont le sang est créateur de beauté parfaite, mais sa création le tue : il est bien « le maudit », figure emblématique du poète à la fin du XIX° siècle. 

Elle révèle le pessimisme profond de la fin du siècle. Mais son sacrifice n’aura servi à rien, puisque la jeune fille rejette l’amour offert, que l’étudiant est incapable de rester un amoureux fervent, ce qui aurait donné un sens au sacrifice du rossignol, enfin que la rose, jetée dans un ruisseau puis écrasée, meurt sans la moindre gloire. À la fin même de l’œuvre d’art qu’il vient de créer, Wilde en démythifie sa valeur. Pur acte gratuit, la création ne recevra aucune récompense, aucune considération sociale, la « mort » du créateur est dépourvue de tout sens…                 

Wilde rejette même l’ultime consolation de l’artiste. En faisant mourir la rose, il refuse à l’œuvre d’art la dimension éternelle que lui avaient accordée aussi bien les poètes antiques que ceux de la Pléiade au XVI°siècle, les Romantiques ou les auteurs de « l’Art pour l’Art » au XIX° siècle. 

=== On reconnaît là le désenchantement de Wilde, qui, conduit par les expériences douloureuses de sa vie, finit par renier tout absolu. Mais il ne renonce pas, pour autant, à exprimer ce désenchantement.                                                              

Pour écouter : « La rose et le rossignol » de Modeste Moussorsgki http://www.youtube.com/watch?v=QgpulFHFZmk

 


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