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26
avr 2011

L’incipit

(p. 131, jusqu’à « … pour écrire »)

« Pénible incident » (ou, selon les traductions, « Un cas douloureux ») est la onzième nouvelle du recueil Gens de Dublin, publié en 1914 à Londres, mais achevé en 1907. Écrit alors que Joyce réside en Italie, le recueil nous ramène sur la terre d’origine de l’auteur, l’Irlande et sa capitale, Dublin. Cette nouvelle restitue la vie d’un Dublinois bien ordinaire, que l’incipit va nous présenter. 

Joyce,  L’incipit, rapide dans une nouvelle vue sa brièveté, n’en a pas moins un double rôle : informer le lecteur pour lui permettre d’entrer dans le récit, le séduire, en retenant son attention. Celui-ci répond-il à cette double fonction ? 

LE CADRE SPATIAL 

 Vue de Chapelizod Si l’on observe la structure de la description, on constate qu’elle procède du plus général au plus précis. Est d’abord mentionnée, en effet, la situation géographique : « Chapelizod », un des faubourgs de Dublin. Puis vient la situation du domicile lui-même, décrit dans son environnement : une « vieille maison obscure », et ce qu’il voit « de ses fenêtres ». La description passe ensuite au mobilier, d’abord par une vue globale de la pièce, puis en citant le détail des meubles, enfin les objets plus précis qui composent le décor : « le linge » du lit, la « petite glace », la « lampe ». Enfin intervient un gros-plan sur la bibliothèque, avec l’évocation précise des livres, et, dans la continuité, du « pupitre ». 

=== Cette description, minutieusement construite, répond parfaitement aux exigences du réalisme en situant le personnage dans son décor, dont les moindres détails sont restitués. Pourtant, on peut s’interroger sur sa fonction réelle, puisqu’on ne l’y verra pas vraiment vivre

Dans l’élaboration de cette description, on observe également une évolution du point de vue narratifLe texte débute avec une focalisation omnisciente, comme le révèle l’explication de son choix de lieu de vie dans la 1ère phrase : « parce qu’il désirait … ». Le narrateur semble avoir une connaissance parfaite de son personnage. L’on observe ensuite une évolution : le narrateur se confond avec le personnage, dont il adopte le « regard », et à qui il semble déléguer la parole : « Il avait acheté lui-même… ». Mais l’essentiel du texte montre un retrait du narrateur, notamment à travers les choix verbaux : répétition  d’ « il y avait », recours à la voix passive (« avait été aménagée », « était suspendue », « étaient rangés », « était posé ») ou verbe pronominal, tel « s’alignait ». 

=== Ces points de vue jouent ainsi un double rôle. D’abord, il s’agit d’attirer l’attention sur le personnage principal, de montrer que c’est son point de vue qui va donner sens à la nouvelle. Ensuite cela donne un ton impersonnel à la description : le héros semble moins intéressant que son cadre de vie, il semble presque dépourvu d’humanité. 

LE PORTRAIT DU PERSONNAGE 

Mais il convient de ne pas oublier que ce cadre a été choisi par le personnage : il est donc révélateur de sa personnalité et de son mode de vie. 

        C’est sur la solitude que s’ouvre l’incipit, car la 1ère phrase révèle une forme de misanthropie du personnage, à travers son rejet de Dublin, et de sa citoyenneté dublinoise : « il désirait demeurer le plus loin possible de la ville dont il était citoyen ». Déjà cela le marginalise, à une époque où l’action politique contre l’Angleterre est à son apogée et où beaucoup de ses concitoyens s’engagent.  De plus, son jugement sur les « autres faubourgs de Dublin », est très méprisant, à travers trois adjectifs : « misérables » révèle son mépris pour le petit peuple, dont il entend se distinguer, « modernes » traduit une volonté de rester ancré dans les valeurs traditionnelles, le rejet du progrès et des changements qu’il peut apporter, « prétentieux » va dans le même sens, avec un refus de l’étalement des richesses propre à des parvenus. 

D’ailleurs même dans « Chapelizod » sa maison est à l’écart. Cependant l’on notera le contraste entre les deux vues : d’un côté, on a « une distillerie désaffectée », représentative de l’image traditionnelle de l’Irlande, terre qui produit la bière et le whisky. Mais le lieu est abandonné, et le regard y est « plongea[nt] », comme une descente dans les bas-fonds d’une ville.
Vue de la LIffey D’un autre côté, on voit « la rivière peu profonde » : il s’agit de la Liffey, rivière qui traverse Dublin. Mais la le regard « remontait le long », comme dans la quête d’un horizon à travers cette touche de nature, image romantique dans ce décor plutôt sinistre. 

Une cellule monastique Le décor montre un mode de vie proche de l »ascèse. On constate, en effet, la modestie de l’appartement, puisque tout luxe est refusé : il n’y a ni « tapis », ni « tableaux », ni bibelot. Les seuls objets évoqués sont utilitaires. De même, les matériaux sont quasiment bruts : il n’y a pas de vernis, de tissu, rien qui puisse suggérer le confort ou la douceur, à l’exception de la cheminée, mais elle aussi essentiellement utilitaire. On observe le terme « fer », employé deux fois, la mention deux fois aussi du « bois blanc », les « chaises cannées ».  Les tons sont surtout le noir et le blanc, la seule touche de couleur étant le « rouge » de la couverture. Parallèlement, le gros plan met l’accent sur la vie intellectuelle, avec l’insistance sur la « bibliothèque » et le « pupitre » qui semble attendre l’écrivain, dont on imagine la vie quasi monastique.

Une blibliothèque rangée De cette description du lieu se dégage l’image d’un homme qui souhaite que rien ne vienne perturber son existence bien réglée, selon un ordre moral strict. Les formes géométriques, et l’ordre parfait de la pièce, où chaque élément est à sa place, révèlent, en effet, un esprit d’ordre, comme les « cases » du « pupitre », ou le rangement des livres, plutôt étrange puisqu’il renvoie à leur « format » et non à un ordre alphabétique…, montrant donc le souci prudent d’équilibrer leur poids sur les « étagères ». De même, on note le souci de protection que révèlent le « garde-feu » et les « chenets » pour soutenir les bûches dans le foyer. 

En revanche, le choix des livres traduit un contraste. Pour le premier, « un Wordswoth complet », il s’agit de l’œuvre d’un des plus grands poètes romantiques anglais, ouvrage surprenant chez cet homme d’ordre. Porterait-il en lui une aspiration à un monde idéal ? Ou bien se reconnaît-il dans l’idée romantique de la supériorité du poète sur l’homme ordinaire ?  Le second mentionné, « un exemplaire du Maynooth catechism », révèle l’éducation religieuse du personnage, auquel d’ailleurs son nom fait référence, donc une forme de rigueur morale et de conformisme. De plus Joyce lui donne le nom d’un personnage ayant réellement existé, James Duffy (1809-1871), un éditeur dublinois qui publia de nombreux ouvrages catholiques dans des éditions à bas prix, (publiés après le Maynooth catechism cependant) mais aussi des textes politiques ou appartenant à la littérature traditionnelle irlandaise. 

=== Cette pièce, ayant tout de la cellule du moine, rapproche le héros d’un personnage, l’ermite, retiré dans la solitude et vivant une vie ascétique, toute entière tournée vers le développement d’un idéal de spiritualité élevé.

 CONCLUSION 

À travers cette description, Joyce met en place l’image d’un personnage solitaire, vivant replié sur lui-même, dans une solitude un peu orgueilleuse, car on l’imagine satisfait de la vie réglée qu’il mène, l’ordre extérieur étant le reflet de sa rigueur psychologique. Cela va se confirmer au fil du texte : « M. Duffy abhorrait tout indice extérieur de désordre mental ou physique » (p. 132), «  sa chambre témoignait toujours de son esprit d’ordre » (p. 136). 

Cet incipit semble inscrire la nouvelle dans le registre réaliste, beaucoup de romans réalistes débutant ainsi par une description détaillée des lieux (cf. Balzac, Stendhal, Flaubert…). Cependant bien des éléments nous manquent : nous ne savons pas son âge précis – on ne l’apprendra que par déduction, Mme Sinico mourant à « quarante-trois ans », quatre ans après leur rencontre, où il la jugeait avoir « un ou deux ans de moins que lui » : il a donc environ quarante ans –, nous ne savons rien de sa famille, de son milieu social, de ses études, de sa jeunesse… Il s’agit donc plutôt d’une « parodie » de réalisme, d’autant plus qu’à aucun moment cette pièce ne jouera le moindre rôle dans l’intrigue. Nous ne la retrouverons mentionnée qu’après la rupture avec Mme Sinico, comme pour nous permettre de mesurer l’évolution du personnage, à travers les nouveaux ouvrages de Nietzsche et la phrase écrite citée [ cf. p. 136]. Le texte est donc plus proche du symbolisme que du réalisme

20
mar 2011
Posté dans Roman par cotentinghislaine à 6:07 | Commentaires fermés

L’épilogue

de « Lorsque l’office fut terminé, »… à la fin

Un héros séduisant Dans son roman Bel-Ami, paru en feuilleton en 1885, Maupassant montre l’ascension sociale de son héros, Georges Duroy, dans le milieu social du journalisme politique, grâce à l’appui des femmes qu’il séduit. 
      La rencontre de son ancien camarade, Forestier, présentée dans le premier chapitre, a été bénéfique à Georges Duroy, qui n’avait alors que trois francs quarante en poche. Présenté à M. Walter, le directeur de la Vie française, il entreprend sa carrière avec l’aide de Madeleine Forestien, qu’il épouse à la mort de Forestier. Parallèlement, il poursuit une liaison avec Mme. de Marelle.
Par son mariage sa richesse  ne fait que s’accroître et lui permet de s’acheter un titre de baron, après avoir scindé son nom en Du Roy. Une autre liaison avec Mme. Walter lui permet de progresser encore, grâce à une fructueuse opération boursière. Mais il veut encore plus…, Suzanne, la fille de Walter.
Le constat d'adultère de Madeleine L’adultère de Madeleine, qu’il prend en flagrant délit, lui offre le moyen de divorcer, et il séduit la jeune fille en plaçant les parents devant un enlèvement qui la compromet. Rien n’empêchera donc ce mariage, pas même la violente colère de Mme. Marelle, avce laquelle la rupture est violente.
L'église de la Madeleine Cet extrait constitue l’épilogue du roman, un peu à la façon d’un dénouement de théâtre puisque le Tout Paris se retrouve à l’église de la Madeleine pour assister à ce riche mariage.

Pour conclure sur la problématique choisie pour la lecture de ce roman, en le rattachant au « roman d’apprentissage », quel triomphe Maupassant dépeint-il, pour quel héros ?  Car celui-ci est, à présent, le baron Georges Du Roy de Cantel, nom qu’il s’est forgé à partir de la terre de Canteleu, proche de son village natal. Mais  »Bel-Ami » a-t-il, pour autant, disparu ? .   

GEORGES DU ROY DE CANTEL, BARON

      En choisissant le prénom et le nom de son héros, Maupassant lui offrait déjà la possibilité d’un destin exceptionnel : son prénom n’est-il pas celui de plusieurs rois anglais ? Son nom pouvait aussi facilement se scinder pour faire apparaître une sorte de particule.
Jacques Weber dans le rôle de Duroy Cet extrait se fonde sur la similitude avec le sacre d’un roi : « Georges [...] se croyait un roi qu’un peuple venait acclamer ». Déjà le lieu, « la sacristie », évoque étymologiquement le sacre royal, même s’il n’est ici que le lieu où vont se dérouler les félicitations d’usage, « l’interminable défilé des assistants ». Cela accorde au héros une supériorité face à un « peuple » qui semble représenter ses sujets, pour ne pas dire sa Cour puisque les gens « se poussaient » pour avoir ce privilège de s’approcher de lui. Inférieurs à lui, ils forment une masse indifférenciée, mais dont la comparaison souligne l’importance : « La foule coulait devant lui comme un fleuve ». Son comportement devient alors celui du monarque tout puissant, qui n’accorde guère d’importance à ses sujets, tous confondus dans les pluriels de saluts mécaniques et de discours stéréotypés : « Il serrait des mains, balbutiait des mots qui ne signifiaient rien, saluait… »

Le triomphe d'un général romain Parallèlement sa sortie de l’église suggère une autre image, celle d’un général romain victorieux qui défile le jour de son triomphe, « entre deux haies de spectateurs ». N’oublions pas que, dans ce « struggle for life » qu’est l’existence, Georges vient d’atteindre le but qu’il s’était fixé, parvenir au sommet : ne disait il pas que « la victoire appartient aux audacieux » lors de sa promenade avec Madeleine alors qu’il dépassait l’Arc de triomphe ? La victoire dans la guerre entreprise pour conquérir la forteresse de Paris, qui n’était alors que symbolique, devient, dans l’épilogue, réalité. Il adopte ainsi une allure solennelle, dans une phrase dont le rythme reproduit la démarche avec l’imparfait pour accentuer la durée de ce défilé : « Il allait lentement, d’un pas calme, la tête haute, les yeux fixés sur la grande baie ensoleillée de la porte ». Cette marche devient d’ailleurs symbolique, telle une apothéose qui le fait passer de l’ombre de l’église – de ses origines obscures – à la lumière ; de plus, il se positionne en hauteur par rapport à l’assistance, « sur le seuil » du « haut perron » de l’église de La Madeleine. Lui, « ses yeux éblouis par l’éclatant soleil », comme auréolé de lumière, découvre à ses pieds « la foule amassée », terme répété et précisé, « une foule noire, bruissante », qui s’élargit encore en devenant ensuite « le peuple de Paris ».

=== Ce peuple lui réserve un véritable triomphe, Maupassant ne mentionnant que de l’admiration : « acclamer », « le contemplait et l’enviait ». Aucun blâme donc, aucune réserve lors de ce triomphe ! La réussite sociale et matérielle semble avoir effacé tous les actes pervers, et justifie toutes les bassesses. Tel est le regard pessimiste que Maupassant jette sur la société de son temps, qui permet le triomphe d’individus sans scrupules, sans songer à le mettre en cause, bien au contraire, chacun rêvant d’imiter cette ascension.

LA PERMANENCE DE « BEL-AMI »

Pourtant, au fil du récit de ce triomphe, Maupassant s’emploie à nous montrer que « Bel-Ami » est toujours présent.
      On reconnaît, en effet, le peu d’importance accordée à l’amour : « Toutes les femmes sont des filles », déclarait-il, « il faut s’en servir et ne leur rien donner de soi ». N’est-ce pas toujours le cas dans sa relation avec Suzanne ? Fille du riche banquier Walter, directeur de La Vie française, et tout puissant dans les milieux politiques, n’a-t-elle pas été uniquement le moyen de poursuivre son ascension sociale ?
Juliette Clarens dans le rôle de Suzanne, en 1912 Dans cet épilogue, elle est certes mentionnée, à deux reprises, « donnant le bras à sa femme », « Georges reprit le bras de Suzanne pour retraverser l’église », mais Suzanne se trouve aussitôt effacée puisque le récit se focalise sur les sensations et les sentiments de Georges. Pire encore, elle semble ne plus exister lors de la rencontre avec Mme. de Marelle qui occupe une place importante dans cet épilogue ! Tout laisse présager qu’elle ne sera qu’un accessoire dans l’existence d’un « Bel-Ami » qui ne renoncera pas à son rôle de séducteur. De toute façon, tout l’extrait reste centré sur lui, sur ses sensations, une sorte de vertige devant tant de gloire : il est « affolé de joie », en proie à un « immense bonheur ». Mais Suzanne n’est jamais associée à ce bonheur : « Il ne pensait qu’à lui » ferme un paragraphe, idée reprise dans le paragraphe suivant : « une foule [...] venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy ». La mention de son nouveau nom, sur lequel se clôt le paragraphe permet de comprendre à quel point le héros jouit de cette journée, oubliant totalement celle à qui il la doit.

      C’est Mme. de Marelle, la maîtresse de Georges avec laquelle il a rompu en la rouant de coups, qui occupe le centre de l’extrait. Maupassant effectue un gros plan sur elle, à travers trois étapes chronologiques.
Georges et Clotilde de Marelle Lorsque Georges « aperçut Mme. de Marelle », c’est le passé qui est remémoré, en une longue phrase énumérative, avec un rythme binaire qui met en évidence leur complicité sexuelle : « le souvenir de tous les baisers qu’il lui avait donnés, qu’elle lui avait rendus, le souvenir de toutes leurs caresses, de ses gentillesses, du son de sa voix, du goût de ses lèvres ». Dans cette évocation, ce sont bien les sensations qui priment, façon de rappeler que l’homme est d’abord un animal et donc que l’amour est d’abord une pulsion naturelle : sa vue « lui fit passer dans le sang un désir brusque de la reprendre ». Maupassant n’a jamais voulu être considéré comme un naturaliste, il en adopte pourtant le point de vue.
       De même, leur rencontre présente met l’accent sur la dimension physique. Le portrait de Mme. de Marelle, en focalisation interne, met en évidence ce qui séduit Georges en elle : « Elle était jolie, élégante, avec son air gamin et ses yeux vifs ». Le discours intérieur, rapporté directement ce qui le met en valeur, va dans le même sens : « Quelle charmante maîtresse, tout de même. » Comment comprendre cette restriction ? Fait-il allusion à la dispute qui les a séparés, avec alors une forme de regret ? Ou bien,  faut-il l’interpréter en relation avec son mariage, obstacle sur le plan de la morale, avec l’adjectif « charmante » pour justifier, en quelque sorte, l’adultère ? En fait, cette rencontre constitue une autre forme de victoire pour Bel-Ami, car Clotilde de Marelle, humiliée et frappée lors de leur dernière rencontre, avait toutes les raisons de ne pas assister à ce mariage. Or, non seulement elle y vient, mais elle se présente à lui « un peu timide, un peu inquiète », en femme par avance soumise.
Tout va alors se jouer sur une « pression » de la main, qui laisse présager l’avenir. Qui a fait le premier geste ? Georges qui « reçut [sa main] dans la sienne et la garda », acceptant ainsi cette soumission ? Ou plutôt elle, si l’on en croit la précision de Maupassant qui généralise ainsi la faiblesse propre au tempérament féminin : « il sentit l’appel discret de ces doigts de femme, la douce pression qui qui pardonne et reprend ». Ainsi cette poignée de main remet en place leur complicité, à l’insu totale de l’épouse, Maupassant interprétant la scène : « Il la serrait, cette petite main, comme pour dire : ‘Je t’aime toujours, je suis à toi !’ « . Le rythme ternaire dans le récit qui suit, « Leurs yeux se rencontrèrent, souriants, brillants, pleins d’amour », complète le message contenu dans la simple et banale formule « A bientôt ». Mais l’échange de ces quelques mots, avec  la précision de « sa voix gracieuse » à laquelle fait écho l’adverbe « gaiement » pour la réponse de Du Roy annonce bien un futur rendez-vous, donc un futur adultère

=== Mais s’agit-il d’ »amour » ? Il est permis d’en douter surtout lorsqu’on découvre les pensées ultimes de Du Roy dans les dernières lignes du roman, qui le ramènent à une vision érotique : « Mme. de Marelle rajustant en face de la glace les petits cheveux frisés de ses tempes, toujours défaits au sortir du lit ». C’est en étant « Bel-Ami » qu’il a effectué son ascension sans scrupules, en profitant du « lit » des femmes, sans scrupules toujours il restera « Bel-Ami », même une fois marié à Suzanne.

Enfin, dernier signe de cette permanence de « Bel-Ami », son arrivisme ne semble en rien atténué par le succès. Cet homme, que Maupassant nous présentait, au début du roman, dans sa dimension animale, à travers ses sensations de faim, de soif, de chaleur, reste cet animal, assez voisin du fauve. Son bonheur se traduit par une sensation que Maupassant détaille : « Il sentait sur sa peau courir de légers frissons, ces frissons froids que donnent les immenses bonheurs. » Il semble être parvenu au sommet de ce qu’un homme peut espérer.
La Chambre des députés Pourtant Maupassant laisse son dénouement ouvert, en mettant en place un horizon d’attente, une autre marche à gravir, celle qui le sépare encore du pouvoir politique :   »il découvrit là-bas, derrière la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu’il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon ». La conjonction « Et » relie étroitement le lieu présent, le parvis de l’église, et le lieu futur, qui se font face de part et d’autre de la Seine, comme pour signifier que l’arriviste ne s’arrêtera pas dans sa soif de puissance et de richesse.

CONCLUSION

 Le salon des Walter, un signe de réussite  Cet épilogue résume donc bien toute la complexité du roman. D’une part, Georges Duroy ressemble à bien des héros de « romans d’apprentissage », puisqu’il parvient au sommet après une série de péripéties, grâce à l’aide de plusieurs initiateurs, au premier rang desquels les femmes, comme ici au bras de Suzanne Walter. On peut, par exemple, penser à Rastignac, héros du Père Goriot de Balzac. Rappelons ce que lui expliquait Forestier dans le premier chapitre : « Dis donc, mon vieux, sais-tu que tu as vraiment du succès auprès des femmes ? Il faut soigner ça. Ça peut te mener loin. [...] C’est encore par elles qu’on arrive le plus vite. ». Georges n’a-t-il pas été un bon élève, mettant en pratique cette maxime pour réussir ? Ainsi Maupassant nous le montre ici grandi, vivant un véritable triomphe, un sacre royal, une apothéose.
     Mais, d’autre part, il se distingue des héros des « romans d’apprentissage » car il porte déjà en lui, dans sa « nature » même de paysan normand, les composantes qui vont lui permettre l’ascension sociale, complétées par son ancien métier de « hussard » qui a achevé de lui enlever tout scrupule. Mû par ses désirs, ses sensations, ses pulsions, dirions-nous aujourd’hui, il lui suffit de trouver le terrain favorable à sa nature de « fauve », et Paris lui offrira ce terrain en stimulant son appétit de richesse et de pouvoir. Plus qu’un héros, Maupassant a donc mis en scène un anti-héros, dont l’initiateur devient la société de la IIIème République.  
     C’est cette société, en effet, avec ses femmes-courtisanes, sa presse en collusion avec un pouvoir politique corrompu, son avidité de plaisirs, qui permet la réussite d’un tel personnage, et l’approuve d’ailleurs totalement, toutes les valeurs morales semblant avoir disparu au profit d’un seul maître, l’argent.

20
mar 2011
Posté dans Roman par cotentinghislaine à 11:41 | Commentaires fermés

En voiture dans Paris

de « Puis, peu à peu, »… à « … de plaisir, de bonheur. »

Un héros séduisant Dans son roman Bel-Ami, paru en feuilleton en 1885, Maupassant montre l’ascension sociale de son héros, Georges Duroy, dans le milieu social du journalisme politique, grâce à l’appui des femmes qu’il séduit. 
      La rencontre de son ancien camarade, Forestier, présentée dans le premier chapitre, a été bénéfique à Georges Duroy, qui n’avait alors que trois francs quarante en poche. Présenté à M. Walter, le directeur de la Vie française, il fait ses débuts avec une série d’articles sur l’Algérie, qu’il ne réussit à écrire qu’avec l’aide de Madeleine Forestien. Parallèlement, il débute une liaison avec Mme. de Marelle.
Madeleine, un appui précieux Mais la mort de Forestier intervient opportunément : en épousant sa veuve, il progresse au sein du journal, s’enrichit considérablement grâce à un héritage reçu par celle-ci, scinde alors son nom en Du Roy et s’achète un titre de baron. Cependant, il se heurte aux plaisanteries de ses collègues, qui le surnomme plaisamment « Forestier », et devient obsessionnellement jaloux du passé de sa femme.
Cet extrait se situe dans le chapitre II de la seconde partie du roman, au retour d’une promenade en voiture au bois de Boulogne, au cours de laquelle le couple vient de se disputer.

Comment l’image de Paris, en arrière-plan, met-elle en valeur le caractère du héros ? Une analyse de la description des lieux sera donc mise en parallèle avec l’observation du cynisme de Georges Duroy.   

L’IMAGE DE PARIS

Deux allégories présentent une image contrastée de la ville, d’abord en une vue générale, puis au moyen d’un gros plan. 

Une allée du bois de Boulogne  Duroy et sa femme reviennent d’une promenade au bois de Boulogne, lieu alors à la mode, ils rentrent donc dans Paris « intra muros », en repassant les « fortifications », restes des anciens remparts, qui se chargent ici d’une valeur symbolique. C’est comme s’ils rentraient dans une citadelle, que Duroy a réussi à conquérir, avec l’appui de Madeleine.
Soleil couchant sur Paris La vision de Paris qui se développe ensuite, au soleil couchant, est assez traditionnelle, mais son symbolisme n’évoque plus le retour d’une promenade romantique, bien au contraire. La couleur s’est dégradée en « clarté rougeâtre », ce qui entraîne une comparaison : « pareille à une lueur de forge démesurée ».
La forge de Vulcain, Velasquez, 1630 La description rejoint ainsi la mythologie, évoquant Vulcain, Héphaïstos en grec, à l’oeuvre dans sa forge, allégorie complexe, d’abord pour illustrer l’image d’une ville alors en plein développement économique.
Mais Vulcain était aussi  le dieu qui forgeait les armes des héros antiques, la ville devenant ainsi celle qui « forge » les êtres qui, tel Bel-Ami, veulent en devenir les maîtres. Enfin, la forge de Vulcain se trouve aux Enfers : Paris n’est-elle pas la ville infernale, la ville de tous les vices, qui brûle et corrompt ceux qui viennent y vivre ?
S’ensuit une longue proposition énumérative, coordonnée à celle qui précède par la conjonction « et », et dont le rythme ternaire, scandé par les virgules, paraît reproduire celui du soufflet de la  »forge », à partir de la reprise du terme « rumeur ». Cette « rumeur » s’amplifie au fil des adjectifs, « confuse, immense, continue, faite de bruits innombrables et différents » ; la « forge » n’était-elle pas déjà « démesurée » ? Puis une autre série d’adjectifs, « sourde, proche, lointaine », crée une sorte de vertige, comme si, en raison de l’oxymore qui oppose les deux derniers, l’homme se retrouvait perdu dans cette ville : ses sens ne peuvent plus identifier la source de ces bruits. Cette longue phrase s’achève sur une ultime personnification, qui donne l’impression d’un énorme coeur battant : « une vague et énorme palpitation de vie, le souffle de Paris respirant, dans cette nuit d’été ». La ville devient ainsi un véritable monstre, ce qu’illustre la comparaison à « un colosse », image de la force de cette capitale, mais il est « épuisé de fatigue », comme si l’intense activité de la ville finissait par l’épuiser.

=== Cette première allégorie semble donc expliquer comment, dans une telle ville, un personnage tel que Duroy a trouvé le terrain idéal pour progresser socialement. Elle lui a permis d’affirmer sa puissance, mais au prix d’efforts incessants, et la dispute avec Madeleine qui précède l’extrait représentait bien le résultat de son épuisement.

L'Arc de triomphe à la fin du XIX° siècle  L’avant-dernier paragraphe du passage constitue une seconde personnification avec un gros plan sur l’Arc de triomphe. Or, ce monument est, à lui seul, un symbole, d’abord de la puissance française : les victoires de Napoléon, la dimension militaire. Puis il illustre le développement de la ville : « la large avenue » évoque les travaux d’Haussmann dans ces  quartiers élégants et mondains de la rive droite, avec son luxe, symbole de la nouvelle richesse dans laquelle s’inscrit le héros, à présent « Du Roy« .
Ce monument forme donc une porte, la phrase marquant l’entrée dans un lieu de prestige et de luxe, où le seul objectif est la puissance, telle celle d’une « sorte de géant ». Mais la personnification dévalorise cette image, en en accentuant la laideur : « 
ses deux jambes monstrueuses« , « sorte de géant informe« . Ainsi le monument devient symbolique de Du Roy, l’arriviste sans scrupules  »en marche », vers toutes les possibilités offertes à l’ambitieux. 

=== Maupassant retrouve donc, dans ce passage, les conceptions réalistes du XIX° siècle, en particulier l’idée que le milieu est déterminant pour façonner la personnalité de l’homme, qu’il y a donc une interaction entre les personnages et les lieux dans lesquels ils vivent

LE CYNISME DU HEROS

      Cela conduit tout naturellement à analyser le cynisme du héros, avec ses composantes, la façon dont il rejette les sentiments pour se fixer des règles de vie. 

     Le texte débute en un moment le héros éprouve des sentiments violents envers Madeleine,(« jalousie« , « haine« ), qui provoquent une « souffrance » : « L’amertume de son cœur lui montait aux lèvres en paroles de mépris et de dégoût« . Mais la laisser s’exprimer serait se démarquer d’une société où triomphent l’immoralité et le matérialisme : ce serait une forme de faiblesse. Donc il choisit une attitude quasi stoïcienne : « se roidissant contre sa souffrance« , « il ne les laissa point s’épandre« . Le monologue intérieur reprend la même idée, mais dans un langage familier : « Je serais bien bête de me faire de la bile« .
Un monde de plaisirs Cela entraîne forcément le rejet de l’amour, qui se charge d’une image fortement péjorative, d’une part de la femme, d’autre part du couple. La femme n’est plus qu’un corps, donc un objet, « 
Toutes les femmes sont des filles« , c’est-à-dire qu’on les achète comme des prostituées. Quant au couple, il ne vaut guère mieux dans la généralisation à la fin de l’extrait, car, en guise d’amour, il n’existe que le désir sexuel : « au logis, au lit désiré« . L’homme est, en effet, pour Maupassant, d’abord un animal, avec des instincts. Le « couple éternel » n’est, dans ces conditions, qu’une illusion de couple : « enlacé« , « silencieux« , leur amour n’est que factice, car il n’y a pas de réelle communication. Chacun reste refermé sur lui-même. Ce couple est, en fait, en harmonie avec ce monde parisien, fait de facilité : « joie, plaisir, bonheur« , en gradation. Mais ces termes sont introduits par l’adjectif « grise » : il ne s’agit donc que d’une ivresse, de sentiments faux, artificiels.
=== Le pessimisme de Maupassant ressort pleinement dans cet extrait. 

Robert Pattinson joue Duroy dans le film de Declan Sullivan Il est donc logique que le héros, pour réussir, se fixe des règles en harmonie avec le fonctionnement de sa société. Ainsi le monologue intérieur  rapporté au discours direct, présente, à partir de constats, une sorte de catalogue de maximes, à travers la récurrence de l’ordre, « il faut » ; de plus la brièveté des phrases donne au présent sa valeur de vérité générale.
La première règle repose sur la notion de force, en relation avec les théories évolutionnistes de Darwin et le « struggle for life » : « 
Le monde est aux forts. Il faut être fort« , « La victoire est aux audacieux« . La vie est donc représentée comme un combat, une sorte de guerre où celui qui triomphe est celui qui se place « au-dessus de tout », c’est-à-dire des sentiments et des règles traditionnelles.
Ce triomphe de l’individualisme est parallèle au mépris d’autrui : « 
Chacun pour soi » est mis en relief dans la phrase elliptique, et la récurrence du terme « égoïsme » marque la seule base de toute réaction humaine, comme le traduit l’emploi de la négation restrictive « ne…que« . On note une opposition entre « l’ambition et la fortune« , les valeurs du matérialisme, l’argent, la réussite sociale, et « les femmes et l’amour« , les valeurs du cœur, déniées.
À cela s’ajoute une forme d’utilitarisme, le plus fort met les autres à son service, et ce cynisme s’exprime avec violence : « 
il faut s’en servir« . Les sentiments sont, bien, dans cette logique, totalement niés, ainsi que toute valeur accordée à autrui. Le héros se persuade ainsi de renoncer à tout amour, son épouse ne devant plus être qu’un moyen au service de sa progression sociale.

=== 
Maupassant nous propose donc une vision fort sombre des conditions qui peuvent conduire à la réussite en cette fin du XIX° siècle. 

CONCLUSION

Maupassant,  Cet extrait nous révèle un mimétisme hérité du réalisme balzacien : le milieu forge l’homme. Mais, pour le naturalisme, l’homme est déjà, par sa nature même, préparé pour ce milieu. Même si Maupassant a toujours refusé d’être rattaché à ce courant littéraire, il nous propose bien l’image, à la fois fascinante et monstrueuse, d’une ville en plein essor, image parallèle à celle des habitants, eux-mêmes habités de ce désir d’essor personnel. Une osmose se réalise alors, très logiquement, entre la ville et le héros.

Pour celui-ci son cynisme reflète le pessimisme de Maupassant, dans la lignée de son maître Flaubert et en relation avec cette fin de siècle où les nobles élans du romantisme semblent historiquement condamnés dans une société en plein développement économique. Mais c’est aussi ce qui a souvent été reproché aux auteurs naturalistes, notamment au maître de ce mouvement, Zola, de se complaire à ne montrer que les aspects les plus sombres, voire les plus répugnants, de la société et de l’homme, en oubliant la part de lumière qui peut l’illuminer. 

                 

20
mar 2011
Posté dans Roman par cotentinghislaine à 9:20 | Commentaires fermés

Un homme entretenu

de « Le lendemain, en payant »… à « … de s’en priver ? »

Un héros séduisant Dans son roman Bel-Ami, paru en feuilleton en 1885, Maupassant montre l’ascension sociale de son héros, Georges Duroy, dans le milieu social du journalisme politique, grâce à l’appui des femmes qu’il séduit. 
La rencontre de son ancien camarade, Forestier, présentée dans le premier chapitre, a été bénéfique à Georges Duroy, qui n’avait alors que trois francs quarante en poche. Présenté à M. Walter, le directeur de la Vie française, il fait ses débuts avec une série d’articles sur l’Algérie, qu’il ne réussit à écrire qu’avec l’aide de Madeleine Forestien. Mais cette position de reporter pour la rubriques des « Echos » ne lui apporte pas la fortune dont il rêve et dont il a besoin pour sa liaison avec Mme. de Marelle, séduite très rapidement et qui désire sortir, s’amuser. Un soir, elle lui glisse un louis d’or dans la poche, ce qui déclenche sa colère. Mais la page qui précède l’extrait nous montre qu’il finit par utiliser cet argent pour manger, sans avoir avec elle la moindre explication, contrairement à sa décision initiale.

Une incarnation de Clotilde de Marelle En quoi ce passage met-il en place l’engrenage qui va faire de Duroy un homme habitué à se laisser entretenir par sa maîtresse ? Pour répondre à cette problématique, l’analyse suivra la chronologie du texte, c’est-à-dire la progression du deuxième louis d’or au troisième, jusqu’aux deux derniers paragraphes qui achèvent ce portrait de Duroy. Dans leur brièveté, les paragraphes s’enchaînent, en effet,  comme pour reproduire la rapidité de l’évolution du héros.

LE DEUXIEME LOUIS D’OR

 Un topos littéraire : le manque d'argent  L’ouverture de l’extrait nous semble un retour en arrière, au moment de l’incipit, alors que Duroy se livrait à des comptes sordides pour vivre trois jours avec 3 francs 40. Il n’est, en effet, guère plus riche à présent (cf. p. 137) avec « les quatre pièces de monnaie qui devaient lui rester ». Maupassant met ainsi en valeur le cadeau du deuxième louis d’ »or », terme sur lequel se ferme le premier paragraphe.

Face à ce nouveau cadeau, nous observons une réaction double.
        Le premier mouvement du héros correspond à celui que nous attendons d’un homme qui se sent blessé dans sa dignité : il ressent « l’humiliation de cette aumône », se trouvant ainsi transformé en une sorte de mendiant. Sa honte est bien une marque d’orgueil, car il se retrouve dans une situation assez voisine de celle d’une prostituée dont on paie les services, comme en écho au louis d’or donné en paiement à Rachel à la fin du premier chapitre. Le discours indirect libre, accentue, avec la modalité exclamative, cette gêne : « Comme il regretta de n’avoir rien dit ! S’il avait parlé avec énergie, cela ne serait point arrivé. » Mais une ambiguïté subsiste : sa gêne vient-elle de cet argent reçu, ou d’un regret de ne pas avoir su s’affirmer face à une femme plus riche que lui ?
En tout cas, l’action qu’il entreprend, dans le paragraphe suivant, vise à retrouver son honneur, en empruntant « cinq louis » pour rembourser Clotilde et garder de quoi continuer à payer ses sorties. Mais ce court paragraphe est fondé sur une opposition entre le souhait, « des démarches et des efforts aussi nombreux qu’inutiles », avec un lexique qui les amplifie, et la réalité qu’exprime la seconde proposition de cette phrase : « et il mangea le second de Clotilde ». La conjonction « et » traduit cette contradiction, en marquant à la fois la conséquence et l’échec et le choix du verbe « manger » résume d’ailleurs bien la situation : il a dépensé ce louis d’or pour manger.

=== C’est donc la nécessité de survivre qui l’emporte sur le sens de l’honneur, puisque la part animale de l’homme finit par primer sur sa conscience morale. 

LE TROISIEME LOUIS D’OR

      Un seul paragraphe évoque le troisième cadeau, mais en une phrase complexe qui introduit un contraste entre le discours de Duroy et le geste de Clotilde.

      Maupassant insère un discours rapporté direct, une phrase de colère puisqu’il précise « d’un air furieux ». Mais nous pouvons nous interroger sur l’ »énergie » de ce discours… L’amorce, « Tu sais », paraît bien aimable, et la formule par laquelle il désigne ce qui était précédemment qualifié d’ »aumône », « la plaisanterie des autres soirs », forme une périphrase qui atténue l’acte en lui-même. De plus, en utilisant le conditionnel pour la menace, « parce que je me fâcherais », au lieu du futur logiquement attendu, la repousse dans un temps hypothétique. Enfin la place même de cette colère souligne le manque de conviction du héros, puisqu’elle se retrouve placée entre deux tirets, à la façon d’une parenthèse accessoire.
La liaison avec Clotilde Ainsi le nouveau cadeau de Clotilde ouvre le paragraphe (« Elle retrouva moyen ») et le ferme. Elle brave donc délibérément cette menace, en étant parfaitement consciente de ce que son geste a de déshonorant, puisqu’elle l’effectue subrepticement (« glisser encore vingt francs dans la poche de son pantalon »), mais comme si elle était tout aussi certaine de ne courir aucun risque. N’a-t-elle pas eu le temps de mesurer ce qu’était réellement « Bel-Ami » ?

De même, les réactions du héros sont contradictoires. Le juron, grossier, correspond certes à de la colère. Mais pour quelle raison ? Est-ce cette forme de pourboire qui le révolte… ou, plutôt, le fait de ne pas être parvenu à se faire obéir d’une femme ? De plus, cette colère n’est que verbale, puisque Maupassant, à nouveau grâce à la conjonction « et », décrit un geste totalement opposé : « et il les transporta dans son gilet pour les avoir sous la main ». L’acceptation est donc immédiate, Maupassant n’introduisant plus ici la moindre réticence, mais seulement une justification : « car il se trouvait sans un centime ».
=== Le héros ne commence-t-il pas déjà à s’habituer à cet argent si facile à obtenir ? A-t-il encore une « conscience » ?

Maupassant, dans le dernier paragraphe qui correspond à ce troisième louis d’or, lui en accorde encore une, capable de protester puisqu’il est nécessaire de l’ »apais[er]« . Mais le monologue intérieur rapporté au discours direct nous rappelle combien l’être humain est habile lorsqu’il s’agit de se forger des alibis, pour se donner bonne conscience : « Je lui rendrai le tout en bloc. Ce n’est en somme que de l’argent prêté ». On notera, en effet, que plus aucune somme précise n’est mentionnée, remplacée par des termes vagues « le tout », « de l’argent », et que la négation restrictive, « ne… que », minimise la portée de ce cadeau. Il perd sa force d’ »humiliation », sa valeur péjorative pour un homme pour se banaliser.

L’effort pour rembourser subsiste cependant dans cette seconde partie de l’extrait, puisque Maupassant signale ses « prières désespérées » pour obtenir une avance auprès du « caissier du journal ». Mais à nouveau il modifie le champ lexical puisque le prêt n’est plus exprimé en  »franc » mais de « sous », comme pour signifier que, dans le besoin, chaque sou compte. De ce fait, le prêt apparaît encore plus dérisoire face à la somme due rappelée, « soixante francs ». C’est le verbe « manger » qui donne la clé du paragraphe : comme pour le louis d’or précédent, il s’agit de rappeler la préoccupation première, survivre.

=== Par l’alternance du discours rapporté et du récit, Maupassant fait ressortir le contraste entre les actes de son personnage, moralement blâmables, et les discours par lesquels il les rend admissibles à ses propres yeux. Il annonce déjà là les mécanismes de la « mauvaise foi » que Sartre, au XX° siècle s’emploiera à étudier.

UN HOMME ENTRETENU

Un homme entretenu Les deux derniers paragraphes accélèrent le rythme des cadeaux, tout en continuant à les minimiser, puisque les louis sont, à présent, qualifiés de « jaunets », terme d’argot péjoratif, par métonymie, qui semble leur ôter de leur valeur. Parallèlement le don de l’argent finit par ressembler à un jeu de cache-cache, avec des endroits de plus en plus insolites : « dans une de ses poches, un jour même dans sa bottine, et un autre jour dans la boîte de sa montre ». Tout perdons ainsi le compte de l’argent prêté, le héros, perdant, lui, en même temps, les quelques scrupules qui lui restaient : « il finit par ne plus s’irriter outre mesure ». On est bien loin de sa colère initiale !

Il ne renonce pourtant pas au masque de bonne conscience propre à justifier son acceptation. Maupassant le traduit à travers le choix des connecteurs logiques qui restituent les étapes de son raisonnement. Il était, dans un premier temps, décidé à rembourser. Intervient alors la conjonction « or », qui introduit la seconde étape du raisonnement, « il finit par ne plus s »irriter ». Mais cette proposition se trouve précédée par  »comme », subordonnée qui rejette la faute sur Clotilde. Elle se trouve, en effet, nettement accusée par le lexique péjoratif : « sa rage pour les excursions nocturnes dans tous les lieux suspects de Paris ». Ce serait alors la femme qui serait la corruptrice de l’homme honorable qu’est Duroy !
Le dernier paragraphe du passage, discours rapporté indirect libre, sonne alors comme la conclusion de ce raisonnement, en réitérant l’alibi : « Puisqu’elle avait des envies qu’il ne pouvait pas satisfaire dans le moment ». Le choix de la modalité interro-négative dans cette question rhétorique prouve qu’il s’agit bien de se trouver des excuses, en se donnant même le rôle de l’amant généreux tout dévoué pour se plier aux désirs de la femme aimée : « n’était-il pas naturel qu’elle les payât plutôt que de s’en priver ? » A travers ce qui ressemble aussi, de la part de Maupassant, à une prise à témoin de son lecteur, nous nous trouvons transformé en juge, à la compréhension duquel le héros fait appel.

=== La situation, inacceptable et honteuse du début, s’est donc transformée en une habitude jugée normale et moralement admissible.

CONCLUSION

La Belle-Epoque  Cet extrait met en évidence le rôle joué par l’argent, déjà annoncé dans l’incipit, à la fois dans l’intrigue du roman, dans l’évolution psychologique du héros, et dans la société où il se meut, celle de la Belle-Epoque.
La précision des chiffres, les calculs auxquels se livre Georges Duroy, rattache le roman au courant réaliste, qui entend peindre dans toute leur vérité les réalités les plus ordinaires. Mais l’importance accordée à la dimension animale de l’homme, avec la nourriture, première exigence de la survie, rappelle, elle, la théorie naturaliste, même si Maupassant se défend d’appartenir à ce courant littéraire. En fait, cette place est surtout à relier à une époque qui s’enivre de plaisirs, qui, tous, exigent de l’argent.

C’est aussi dans ce passage que le héros devient véritablement ce que le titre du roman, son surnom, annonce, « Bel-Ami ». Les réticences de sa conscience à l’idée de recevoir de l’argent d’une femme ne durent guère. Ce surnom devient donc son essence même, celle d’un « homme à femmes », et qui en vit !

Le libertinage

Laclos,  Le roman épistolaire de Choderlos de Laclos, paru en 1782, est à la fois un modèle du genre, et particulièrement représentatif d’un courant de pensée du XVIII° siècle, le libertinage, à travers ses deux protagonistes, la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont. Dans sa « Préface » l’auteur, en réponse au scandale provoqué par son oeuvre, proteste de son utilité morale : « C’est rendre un service aux moeurs, que de dévoiler les moyens qu’emploient ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de bonnes ». Ce sont effectivement ces moyens que dévoile cette lettre CV, adressée par la marquise à Cécile de Volanges, sa pupille, qui a succombé à l’entreprise de séduction du vicomte.
liaisonsprotagonistes.vignette dans Le siècle des Lumières En fait, c’est la marquise elle-même qui, pour se venger du rejet du comte de Gercourt, qui vient de se fiancer à Cécile, a demandé à son ancien amant, Valmont, auquel la lie encore une complicité libertine, de séduire la jeune ingénue. Valmont s’exécute, en informant fidèlement, dans ses lettres, la marquise de ses progrès, tandis que, de son côté, Cécile lui fait partager ses « émois », puis sa « honte » après sa « faute ». Elle tente alors de la rassurer : les scrupules ne sont qu’une entrave au plaisir.
doc dans Roman Laclos, « Les Liaisons dangereuses », CV Dans cette lettre, la marquise lui répond. 
Quelle conception de l’existence cette lettre met-elle en évidence ?

LE PORTRAIT DE LA DESTINATRICE

A travers le dialogue mis en place dans cette lettre, qui répond à celle que Cécile de Volanges a envoyée à la marquise, se distingue le portrait de la jeune fille que Valmont vient de séduire.

Une innocente enfant  Elle est d’abord présentée comme une « enfant », et c’est cet aspect que met en valeur l’interpellation initiale, « Petite ». La marquise s’amuse d’ailleurs à imiter plaisamment son langage enfantin : « Ce M. de Valmont est un méchant homme », « vous voilà bien fâchée, bien honteuse », « tout dire à votre maman ». Pourtant, elle a « quinze ans passés », est déjà sortie du couvent, et en âge, à cette époque, de se marier. Aux yeux du monde, elle n’est donc plus une enfant, et l’interrogation finale de la marquise, « Sérieusement, peut-on, à quinze ans passés, être enfant comme vous l’êtes ? », sonne en fait comme un reproche.
    C’est cependant cette jeunesse qui explique ses réactions face à ce qu’elle ne peut, vu son éducation religieuse, que considérer comme une faute, un péché. Son innocence ressort, telle celle d’une enfant qui a peur que la bêtise qu’elle a commise se voie dans ses « yeux battus », qu’elle n’ose plus « lever » : « tout le monde y aurait lu [son] aventure », croit-elle naïvement. De même, telle une enfant, elle redoute de se faire gronder, et pleure par avance pour attendrir sa mère : « vous vous étiez jetée dans ses bras, vous sanglotiez ».
=== En fait, elle est ce que l’on nomme alors une « ingénue », une enfant qui ne sait pas encore dissimuler habilement, ni mentir avec aplomb.

     Or c’est précisément cette « vertu » qui l’a rendue intéressante aux yeux de Valmont, puisqu’il s’agissait de la corrompre, excitant défi ! La marquise fait d’ailleurs allusion à l’éducation traditionnelle donnée aux filles dans les couvents : on s’efforçait de leur inspirer la peur du « péché », promesse d’enfer éternel, et le rejet de la « passion », présentée comme source d’ »infortune » et de « douleur ». Il fallait en écarter les jeunes filles en leur en montrant les conséquences funestes.
     Pourtant, dans ces couvents, les jeunes filles lisent en cachette des romans d’amour, qui leur en proposent une conception dont la marquise se moque : « vous figurerez à merveille dans un roman ». Et elle brosse un tableau très ironique des histoires d’amour qui y sont racontées, dans une phrase nominale exclamative qui en résume les composantes : « De la passion, de l’infortune, de la vertu par-dessus tout, que de belles choses ! » Voilà de quoi faire rêver les jeunes filles à des amours troublées, remplies d’obstacles !
Cécile et sa mère Mais pour préserver cette « vertu » de leur fille – qui fait aussi la réputation de leur famille – les mères n’ont aucune hésitation, d’où la menace que brandit la marquise. L’enfermement dans un couvent constitue le châtiment ultime, ainsi celle de Cécile : « toute ravie d’aise, et pour aider à votre vertu, [elle] vous aurait cloîtrée pour toute votre vie ». L’image de la vie au couvent, posée à la fin du paragraphe, est donc rendue effrayante : « vous vous seriez désolée tout à votre aise » se trouve repris par « votre douleur ».

=== Cécile de Volanges représente la conception traditionnelle du bonheur promis à une jeune fille : épouser l’homme choisi par ses parents, en arrivant vierge au mariage, et devenir une parfaite épouse et mère.

LE LIBERTINAGE

Face à cette conception, la marquise, elle, illustre le libertinage

La marquise initiatrice  Tout comme Valmont, elle se définit d’abord comme une corruptrice. Par son âge déjà, elle est en position de supériorité par rapport à la jeune Cécile, qu’elle va chercher habilement à influencer en détruisant tout ce en quoi elle croit. Elle use essentiellement d’ironie par antiphrase, en pratiquant une feinte compassion. Par exemple, elle fait semblant de se mettre à la place de sa correspondante pour partager sa colère contre Valmont, avec l’interjection initiale, « Hé bien ! », l’interrogation qui se ferme sur « n’est-ce pas », et l’exclamation : « Comment ! il ose [...] !  » En conclusion, elle fait même mine de la prendre en pitié : « Voyez donc, la pauvre enfant, comme elle est à plaindre ! » Mais toutes ces phrases relèvent d’une moquerie,  car la marquise, en réalité, accuse Cécile d’hypocrisie : « Il vous apprend ce que vous mouriez d’envie de savoir ». Le fait de crier au scandale contre Valmont n’est donc, selon la marquise, qu’un masque de « vertu », qui dissimule une réelle curiosité des jeunes filles, élevées dans une ignorance totale…  
     De même, elle feint aussi de partager son choix de vertu, dans la formule appréciative, « Rien de mieux », soutenue par l’exclamation, « Que de belles choses ! », et par un lexique mélioratif, « ce brillant cortège ». Mais là encore, il faut y lire de l’ironie par antiphrase, car cette approbation est aussitôt détruite : « on s’ennuit quelquefois à la vérité, mais on le rend bien ». Aux yeux de la marquise, la vertu ne mène qu’à l’ennui au sein du couple, un ennui mutuel.
     Dernière feinte… l’approbation des réactions de Cécile face à sa « faute », toujours par antiphrase, avec un lexique mélioratif et l’exclamation : « Oh ! par exemple, vous avez eu bien raison », « les louanges que je suis forcée de vous donner », « vous chef-d’oeuvre ». Mais, en réalité, tout cela est détruit par avance, par la formule qui introduit le troisième paragraphe : « il faut convenir pourtant que vous avez manqué votre chef-d’oeuvre ». Quand à l’admiration dans  »Quelle scène pathétique ! », elle souligne l’aspect artificiel de la honte affichée par la jeune fille, qui devient une sorte de spectacle de théâtre ». Même la menace lancée sonne ironiquement, à travers le portrait d’une mère cruelle : « votre tendre mère, toute ravie d’aise, [...] vous aurait cloîtrée… »
=== Ainsi la marquise détruit habilement chacun des arguments évoqués par Cécile lors de son aveu, montrant à quel point, pour elle, la séduction doit être prise comme un jeu.

Son but est, en réalité, de faire un éloge du libertinage à cette jeune fille encore méfiante vu son éducation : de l’oxymore « de contrariants plaisirs », c’est bien le terme « plaisirs » qu’à deux reprises la marquise va mettre en évidence, et ils ne sont « contrariants » que parce qu’ils s’opposent à la voie « droite » tracée dans les couvents et par la morale traditionnelle, erreur de jugement selon elle. Elle développe donc trois arguments.     
 Valmont le séducteur Dans un premier temps, elle peint un portrait élogieux de Valmont par rapport à celui que la jeune fille déclare aimer, le jeune Danceny. 
Contre ce dernier, son ironie se donne libre cours, déjà dans la parenthèse : « vous voulez garder votre sagesse pour votre amant (qui n’en abuse pas) ». Pour la marquise, respecter la vertu d’une jeune fille revient, en fait, à la priver de l’amour auquel sa beauté a droit. Avec lui, elle n’a donc de l’amour que « les peines » !
Cécile séduite écrit à la marquise  Valmont, au contraire, est montré comme un généreux initiateur, qui a su lui rendre un véritable hommage : « vous traiter comme la femme qu’il aimerait le mieux ! » Elle insiste alors sur la satisfaction physique qu’il lui a apportée, dont la plus belle preuve sont ses « yeux battus le lendemain ».
     Puis, elle souligne la valeur de ces « plaisirs », si précieux, au moyen d’une menace à partir de l’observation sur les « yeux battus » : « Allez, mon bel ange, vous ne les aurez pas toujours ainsi ». Nous reconnaissons là l’argument traditionnel de l’hédonisme, déjà avancé par Ronsard dans ses poèmes : toute beauté se fane, une jeune fille doit donc profiter de sa jeunesse et se laisser séduire. Donc il est ridicule de « ne pas oser lever ces yeux-là », ce que révèle l’exclamation ironique, puisque ce sont eux qui séduisent les hommes. 
 La peur de Cécile  Pour achever de la convaincre de se laisser aller en toute liberté aux « plaisirs », elle entreprend de la rassurer sur sa « faute », en détruisant sa peur, formulée par un conditionnel que le passé rend déjà irréel : « tout le monde y aurait lu [dans ses yeux] votre aventure ». En réponse, elle pose une autre hypothèse, contradictoire : « cependant, s’il en était ainsi, nos femmes et même nos demoiselles auraient le regard plus modeste ». Il s’agit ainsi de lui insuffler l’idée que ce culte du plaisir est sans danger : rien ne se lit dans le regard, il suffit seulement de savoir bien dissimuler ! D’ailleurs une faute partagée par toutes, quel que soit leur état civil, épouses ou encore jeunes filles, est-elle encore une faute ?
=== Elle use pour persuader la jeune Cécile d’un habile mélange de moquerie, d’appel à la raison et de certitudes assenées, avec les impératifs (« Allez », « Croyez-moi ») ou les formules insistantes : « En vérité », « A la vérité », « à coup sûr ».  La marquise s’est donc bien transformée en tentatrice, en incitant la jeune Cécile à l’immoralité. 

CONCLUSION

Ce texte permet de mesurer l’évolution du « libertinage » au XVIII° siècle. A l’origine, au XVII° siècle, ce courant est essentiellement intellectuel : c’est le « libre penseur », celui qui s’accorde le droit d’être curieux de tout, de s’interroger sur tout, de lutter contre l’irrationnel par tous les moyens de la raison, donc de remettre en cause des dogmes religieux, la foi elle-même. Le libertin est alors, au mieux un sceptique, au pire aux yeux de l’Eglise, un athée, tel que se présente le héros de Molière, Dom Juan. Il ne peut qu’être condamné par cette même Eglise.
fragonardconfessionoflove.vignette Mais au XVIII° siècle, on passe de la notion de « liberté de pensée » à celle de « liberté des moeurs », et le courant se développe dans l’aristocratie sous la Régence. Il devient alors une forme d’hédonisme, qui met le corps au centre des « plaisirs ». Il s’inscrit aussi dans la perspective des « Lumières », en réclamant le droit de contester, par la raison, toute forme de dogme ou de morale, Pourtant, si l’on se place dans le cadre de ces mêmes valeurs prônées par les philosophes des Lumières, on est en droit de s’interroger sur le bien-fondé du libertinage. Dans la mesure, en effet,  où un puissant – que ce soit par le statut social, l’éducation ou l’âge – use de sa puissance, comme ici la marquise avec toutes ses stratégies, pour séduire, et pervertir, celui/celle qui est trop faible pour résister, le libertinage ne devient-il pas une autre forme d’atteinte à la liberté ? Peut-on alors encore parler d’esprit des Lumières, et considérer le libertinage comme une juste voie vers le bonheur ?

Cette même interrogation vient à l’esprit à partir de la Préface dans laquelle Choderlos de Laclos proteste de son désir de moralité… Si nous observons le sort des personnages dans ce roman, certes les méchants se retrouvent punis, sévèrement : Valmont meurt, et la marquise est à la fois défigurée par la petite vérole, et déshonorée socialement. Mais leurs victimes, coupables de leur seule naïveté,  s’en sortent-elles mieux ? Pas du tout… Cécile doit finalement entrer au couvent, et l’autre victime de Valmont, la Présidente de Tourvel meurt de honte et de désespoir !
N.B. Ce roman a inspiré plusieurs films, dont celui de Stephen Frears, sorti en 1988, dont sont tirés plusieurs des documents iconographiques illustrant cette lecture.


 

 

Les adieux du vieillard tahitien

de « Et toi, chef… » à « … biens imaginaires. »

Le XVIII° siècle n’est pas seulement le siècle des « philosophes », il est aussi celui de nombreuses découvertes et explorations, telle l’expédition menée par Louis Antoine de Bougainville (1729-1811), qui partit de Nantes en 1766 pour un voyage autour du monde, accompagné d’un naturaliste, d’un dessinateur et d’un botaniste.
Le tour du monde de Bougainville 
De ce long périple, il rapporte un récit, Voyage autour du monde, publié en 1771, qui suscite de nombreux débats car on lui reproche l’absence de réelle découverte. 
Voyage autour du monde, de Bougainville Mais l’ouvrage comporte d’intéressantes peintures de la vie sauvage, dont Bougainville ramène avec lui un modèle, l’ »homme naturel »,  Aotourou, qui provoque la curiosité des salons parisiens. Diderot, lui, profite de cet ouvrage pour développer sa propre réflexion philosophique dans son Supplément au Voyage de Bougainville, sous-titré Dialogue entre A et B sur l’inconvénient d’attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n’en comportent pas, mais l’ouvrage ne sera publié qu’à titre posthume.
Bougainville débarque à Tahiti Dans son chapitre IX, Bougainville évoque l’accueil que les habitants de Tahiti avait réservé aux Européens, le passage de la méfiance à une véritable hospitalité, au point que Bougainville va comparer l’île au « jardin de l’Eden ». Il mentionne, au fil de son récit, la présence d’un vieillard silencieux, dont il interprète « l’air rêveur et soucieux », comme une crainte « que ses jours heureux, écoulés pour lui dans le sein du repos, ne fussent troublés par l’arrivée d’une nouvelle race ». 

Cette simple remarque fournit à Diderot l’occasion de prêter à ce vieillard, faisant ses adieux à Bougainville, un violent réquisitoire contre les Européens. [Pour en savoir plus sur Diderot : http://classes.bnf.fr/dossitsm/b-didero.htm]
Diderot, Diderot, « Supplément au Voyage de Bougainville », chap.II Ce passage est un extrait de son discours, où il oppose les abus des colonisateurs à la vie paisible des Tahitiens. Les critiques ainsi lancées sont aussi le moyen, pour Diderot, d’exposer ses propres conceptions sur l’organisation juste d’une société.
Quel idéal de bonheur propose-t-il à travers ce tableau contrasté ?

UN REQUISITOIRE

Le réquisitoire est le discours prononcé par le procureur, au tribunal, pour souligner la faute de l’accusé. Or nous en reconnaissons toutes les caractéristiques dans ce passage.

Le vieillard joue, en effet, en digne représentant de la sagesse par son âge, ce rôle de procureur, placé en position de supériorité par rapport à l’accusé, qu’il tutoie et auquel il donne des ordres : « Et toi, [...] écarte promptement ton vaisseau de notre rive ». Il représente les victimes, au nom desquelles il s’exprime, d’où le pronom « nous », récurrent, qui s’oppose au « tu ». Le conflit entre les deux parties se trouve souligné par la récurrence du connecteur « et » au début du texte. C’est aussi lui qui mène le jeu, en convoquant, en quelque sorte à la barre, le témoin qui devra expliquer la situation à l’auditoire : « Orou : toi qui entends la langue de cet homme-là, dis-nous à tous comme tu me l’as dit à moi ».
L’attaque de l’accusé est très marquée, sous l’effet d’une vive colère et en relation avec les torts subis par les victimes, par exemple avec une interpellation très péjorative, « chef des brigands qui t’accompagnent », et la modalité exclamative, très présente tout au long de l’extrait. Elle se combine à de multiples interrogations oratoires, par exemple « Ce pays est à toi ! Et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? », ou « Tu es le plus fort ! Et qu’est-ce que cela fait ? » Il s’agit, en fait, en interrogeant le coupable, de permettre aux jurés – c’est-à-dire aux lecteurs – de délibérer, en les influençant bien sûr.
Enfin le procureur doit poser nettement les chefs d’accusation, comme celui de vol, introduit par « chef des brigands » et amplifiée par l’exclamation « tu as projeté au fond de ton coeur le vol de toute une contrée ! » Mais il y a pire, le meurtre : « Elles ont commencé à se haïr ; vous vous êtes égorgés pour elles ; et elles nous sont revenues teintes de votre sang. »
=== Au lecteur, à présent, de juger le bien-fondé de cette dénonciation de Bougainville, c’est-à-dire de juger son propre comportement d’Européen et les valeurs qui le poussent à agir.

Or ce comportement est fortement blâmé, à travers trois reproches distincts.
D’abord, ils ont un sens excessif de la propriété, ce que met en valeur l’italique : « tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. » Cela est valable aussi bien pour les objets, comme le révèle leur colère quand les Tahitiens leur ont pris « une des misérables bagatelles dont ton bâtiment est rempli », que pour les êtres humains, « filles » et « femmes ». Ce sens exacerbé de la propriété entraîne un dangereux individualisme, et surtout un sentiment qui mène au pire, la jalousie. Ces dangers sont illustrés par le lexique péjoratif qui caractérise Bougainville et les siens, présentés comme des corrupteurs : « tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues », « Elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs ». Le vieillard pourra alors conclure par cet impératif : « Laisse nous nos moeurs ; elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes ».
Image des Tahitiens A ce premier défaut s’ajoute la violence, qui naît du mépris qu’inspire aux Européens celui qui,  à leurs yeux, n’est qu’un s auvage, comme le montre la comparaison à un animal, sens premier du terme « brute » : « Celui dont tu veux t’emparer comme de la brute ». Mais, si l’on considère le primitif comme un animal, en toute logique le monde dans lequel il vit n’est alors qu’une jungle, et non une société organisée selon des lois. C’est donc c’est la « loi de la jungle », la loi du plus fort qui l’emportera, argument de l’Européen repris avec indignation par le Tahitien : « Tu es le plus fort ! Et qu’est-ce que cela fait ? »
Gauguin, femmes tahitiennes Enfin nous trouvons, à la fin de ce discours, une critique d’un matérialisme lui aussi jugé excessif, opposant une société qui dispose de « [t]out
ce qui est nécessaire et bon », formule mise en valeur par l’antéposition syntaxique, et les Européens avec les « besoins superflus » qu’ils se sont créés, dans une quête sans fin de toujours plus de confort. Ainsi le vieillard conclut : « Poursuis jusqu’où tu voudras ce que tu appelles les commodités de la vie », considérant, pour sa part, qu’il ne s’agit que de « biens imaginaires », qui ne méritent pas les « pénibles efforts » accomplis pour les acquérir. Il s’agit donc d’une remise au cause de la notion même de progrès matériel.
 denis1.vignette dans Le siècle des Lumières ===   Ainsi Diderot donne une autre image de la colonisation que celle généralement présentée dans les récits de voyage, et singulièrement dans celui de Bougainville, qui en font l’éloge. Il montre la naissance d’un conflit de valeurs dès la première rencontre des deux civilisations, et présente les Européens comme de dangereux corrupteurs d’une société naturellement bonne.

LES VALEURS DEFENDUES

En tant que procureur, le vieillard se range du côté des victimes. Répondant par avance à une objection de son adversaire, sur l’ »ignorance » de son peuple, le Tahitien se place dans une perspective morale : à quoi bon la connaissance si elle n’est pas mise au service des valeurs morales pour rechercher le bonheur ? Elle ne serait alors que d’ »inutiles lumières » ! Son discours est donc aussi un plaidoyer en faveur des valeurs des Tahitiens, qui représentent, en fait, les futures valeurs républicaines, ici prônées par Diderot.

La vie tahitienne Au premier rang se place l’égalité, puisque le « sauvage » tahitien est resté un « homme naturel », donc en dehors de la première caractéristique de la société française au XVIII° siècle, fondée sur la distinction des « ordres », c’est-à-dire strictement hiérarchisée. Pour le Tahitien, la première nécessité est de survivre, et pour cela chacun a besoin des autres. Il n’y a donc aucune raison de nuire à autrui :  pourquoi détruire celui dont on pourrait un jour avoir besoin ? Ainsi l’affirmation « nous sommes innocents » est à prendre au sens étymologique : nous sommes incapables de faire du tort. Elle est immédiatement liée à « nous sommes heureux », pour signaler l’importance de cette première valeur. Cela s’associe à une mise en commun des possessions, résumée par une brève formule qui sonne comme une maxime : « Ici tout est à tous ». Cette mise en commun s’applique également aux épouses : « Nos filles et nos femmes nous sont communes ». Cela s’appuie sur l’absence du sentiment amoureux - source de jalousie – qui n’a aucune raison d’intervenir dans ce monde fondé sur la loi de la nature, où il s’agit d’abord d’assurer la préservation de l’espèce.
=== Diderot rappelle donc à son lecteur l’origine « naturelle » de l’homme, que les sociétés dites civilisées ont sans doute trop oubliée en établissant autant de « privilèges » qui séparent les hommes et causent de nombreux conflits.

L'accueil de Bougainville par les Tahitiens _ pastel du XVIII° siècle En parallèle est affirmée la fraternité, conséquence de cette loi naturelle, qui règne dans la société tahitienne. Mais le vieillard l’élargit au-delà des Tahitiens, à l’ensemble des peuples, la faisant reposer sur l’image d’une Nature « mère », créatrice et nourricière, dont les peuples deviennent alors les enfants : « Celui dont tu veux t’emparer comme de la brute, le Tahitien, est ton frère. Vous êtes deux enfants de la nature ». On notera les procédés d’écriture qui soutiennent cette image de fraternité, avec l’apposition qui met en valeur « le Tahitien », et le chiasme dans la construction des pronoms, qui le place au centre d’une union étroite entre les deux peuples : « quel droit as-tu sur lui qu’il n’ait pas sur toi ? »
=== Le discours, en réponse au mépris que lui porte l’Européen, revalorise donc le Tahitien.

Sceau de la société des amis des Noirs, 1788 Mais c’est la liberté qui occupe le plus de place dans ce passage, valeur soutenue par une solide argumentation. Elle est  proclamée dès le début dans une phrase brève et énergique, « Nous sommes libres », et sera ensuite, tout au long du texte, associée au « bonheur » et opposée à l’idée d’ »esclavage », terme qui apparaît trois fois dans le texte.
Le premier argument s’appuie sur l’affirmation préalable d’égalité entre les hommes : « Tu n’es ni un dieu ni un démon : qui es-tu donc pour faire des esclaves ? » Seul un être de nature supérieure aurait, en effet, le droit de « s’emparer » d’un pays et d’autres hommes.
Le deuxième argument procède par analogie, en inversant, à partir d’une hypothèse, la situation de colonisation : « Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu’il gravât sur une de vos pierres ou sur l’écorce d’un de vos arbres : Ce pays appartient aux habitants de Tahiti, qu’en penserais-tu ? » Avec cette description imagée, il oblige Bougainville – en réalité le lecteur – à se mettre à la place du peuple tahitien, selon le vieux précepte moral : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse ».
Enfin il pose un dernier argument, par analogie, dit « a fortiori », en mettant en parallèle le plus petit, le vol « d’une des misérables bagatelles dont ton bâtiment est rempli », et le plus grand, « tu as projeté dans le fond de ton coeur le vol de toute une contrée ». Si l’Européen s’est mis en colère (« tu t’es récrié, tu t’es vengé ») pour ce plus petit, il doit pouvoir, en faisant usage de sa logique, imaginer l’ampleur d’une colère, légitime, quand il s’agit de coloniser tout un pays. Cela explique la question oratoire qui conclut avec force cette démonstration : « Tu crois donc que le Tahitien ne sait pas défendre sa liberté et mourir ? » Ce passage constitue une attaque indirecte car, au-delà des Européens colonisateurs, sont dénoncés tous les préjugés des Français à l’égard de peuples qu’ils considèrent comme inférieurs, et même la monarchie absolue, puisque c’est au nom du roi que se pratique la colonisation.

Le Code noir === En réponse aux lois qui le fondaient, depuis le « Code noir » mis en place sous Louis XIV, ce texte pose donc la question du « droit » de mettre des peuples en esclavage.

CONCLUSION

Ce passage présente un double intérêt. D’une part, il traduit l’engagement, caractéristique des  »philosophes des Lumières », en faveur de ceux qu’on méprise et qu’on opprime. En cela, il annonce déjà l’idée des « Droits de l’homme » qu’établira la révolution française de 1789.

La danse à Tahiti D’autre part, il présente un des débats essentiels du XVIII° siècle, autour des notions philosophiques de « nature » et de « culture », c’est-à-dire, en fait, sur celle de « civilisation », terme jusqu’alors réservé aux habitants des cités, aux « citoyens ». Peut-on parler de « civilisation » pour ces peuples si primitifs ? Leur état de « nature » peut-il constituer leur « culture » ? En général, à ces deux questions, le XVI II° siècle a répondu « non », considérant que la « civilisation européenne » est préférable, car elle seule peut éloigner l’homme de sa « barbarie » originelle, et peut l »élever en l’éclairant. C’est là la conception de Voltaire, par exemple. Face à cela, cet extrait représente le courant de pensée inverse, celui que soutient, notamment, Rousseau, qui repose sur la mise en place de ce que l’on a appelé « le mythe du bon sauvage » : le monde « naturel » y apparaît comme un paradis, détruit par une civilisation corruptrice.

Gauguin, femmes tahitiennes Mais alors, comment atteindre le bonheur ? Ce « paradis » étant irrémédiablement perdu, l’homme est-il condamné au malheur ? Au moins pourrait-il tenter, répond Diderot ici, de comprendre quellles sont les valeurs qui le fondaient, comment et pourquoi elles ont été détruites, et faire en sorte de les rétablir pour améliorer  sa propre civilisation…


 

La montagne

Rousseau dans son cadre favori L’année 1749 marque un tournant dans la vie de Rousseau. Il publie le Discours sur les sciences et les arts, où il pose la théorie qui va marquer sa vie et son oeuvre entière : la civilisation a corrompu les hommes, originellement bons dans l’état de nature. Bien des années plus tard, son roman épistolaire, La nouvelle Héloïse, intitulé en souvenir des amours interdites au moyen âge entre le moine Abélard et son élève, Héloïse, en constitue une illustration. D’un côté, la société, par ses préjugés sociaux, interdit l’amour sincère entre Julie d’Etanges, noble, et son précepteur Saint-Preux, roturier, faisant ainsi le malheur du couple, puisque Julie acceptera le mariage avec M. de Wolmar, qu’elle n’aime pas. D’un autre côté, en quelques passages du roman, Rousseau nous montre que le bonheur peut naître, mais dans un cadre champêtre et naturel qui favorise les mouvements du coeur.
Rousseau, Rousseau, « La nouvelle Héloïse », I, XXIII Dans ce passage, Saint-Preux s’est éloigné de Julie, à sa demande, car elle craint que leur amour ne soit découvert. Il parcourt alors les Alpes d’où il lui adresse des lettres enflammées. Mais c’est aussi l’occasion pour Rousseau, sous le masque de son personnage, de se remémorer les instants heureux de son existence. [
Pour en savoir plus sur la vie de Rousseau : http://www.alalettre.com/rousseau-bio.php]

Comment le spectacle de la montagne permet-elle au héros de connaître une forme de bonheur ?

ROUSSEAU ET LA MONTAGNE

Un jardin à la française, Vaux-le-Vicomte  Un jardin à l'anglaise, parc de Brocéliande A l’époque où écrit Rousseau, le goût pour la nature est encore fort peu présent. Certes, on est passé à la rigueur des jardins à la française, en vogue lors du siècle classique, aux jardins dits « à l’anglaise », qui tentent, par des rocialles, des cascades… de retrouver une forme de paysage naturel. Mais on est encore loin d’apprécier la nature véritable, sauvage, et Rousseau fait figure de précurseur dans son éloge de la montagne.

Son amour de la montagne, souvent exprimé dans son oeuvre, se manifeste ici par la qualité de la description, notamment en raison de la place qu’il accorde aux sensations.
l'Obiou L’ouverture du texte met ainsi l’accent sur les sensations visuelles, avec les variations de la lumière, à la façon d’un peintre : « les illusions de l’optique, les pointes des monts différemment éclairées, le clair-obscur du soleil et des ombres, et tous les accidents de lumière qui en résultent le matin et le soir ». Cette phrase met en évidence une des raisons de ce qui fascine Rousseau dans la nature, la combinaison d’une forme de stabilité, de solidité, ici, celle des « monts », et d’une fluidité, d’un mouvement, ici les jeux de lumière. Peut-être trouvait-il là un écho à sa propre personnalité ? En tout cas, à travers son héros, il se pose en spectateur du monde, qui semble s’offrir à lui comme au public d’ »un vrai théâtre », et en totalité à travers ces incessantes métamorphoses.
Paysage alpin Puis il évoque un autre aspect, les lignes de ce paysage, opposant l’horizontalité des « plaines » et la verticalité des « monts ». Pour les premières, elles constituent un espace certes vaste, mais borné en réalité, car le moindre obstacle arrête le regard : « chaque objet vous en cache un autre ». En revanche les montagnes offrent le double avantage de resserrer le cadre – donc d’offrir un tableau complet – et de permettre au regard une échappée vers le haut :  »la perspective des monts frappe les yeux tout à la fois et bien plus puissamment que celle des plaines ». 
=== Pour la lumière comme pour les lignes, la description insiste sur cette impression d’une perception totale du monde née de l’alliance des contraires.   

Enfin Rousseau place au centre de cette description un élément, « l’air », le plus impalpable de tous, et qui relève à la fois de l’odorat et du toucher selon la façon dont il le représente : « l’air est pur et subtil », « on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps ». Finalement, nous ne voyons pas grand chose de ce paysage, ni faune, ni flore par exemple, résumée sous une formule bien vague : « une suite d’objets inanimés ».
=== Ce qui ressort de ce paysage est surtout l’action qu’il exerce sur l’état physique du héros, jusqu’à la présenter, en conclusion, comme une sorte de thérapie : « les bains de l’air salutaire et bienfaisant des montagnes » seraient « un des grands remèdes de la médecine ».  

Mais Rousseau ne s’arrête pas là, liant une seconde action à cette première, un lien entre l’état du corps et l’état psychique, qui ressort nettement dans la dernière phrase de texte qui associe « médecine » et « morale ». La montagne devient alors une sorte de médiatrice, propre à façonner l’homme à son image. Ainsi s’effectue une mise en parallèle entre les lieux et l’état d’âme, inscrite dans les choix lexicaux. Lors d’une promenade dans « des montagnes moins élevées », en « un séjour plus serein où l’on voit dans la saison le tonnerre et les orages se former au-dessus de soi », n’est-il pas normal que l’âme vive un « retour de cette paix intérieure » ou connaisse « plus de sérénité dans l’esprit » ?  De même « la pureté de l’air » de ces « régions éthérées » ne doit-elle pas rejaillir sur « l’âme [qui] contacte quelque chose de cette inaltérable pureté » ?
=== Ainsi la montagne confirme la théorie qui sous-tend l’oeuvre de Rousseau : elle permet à l’homme de s’éloigner de la civilisation et de la société, elle le rapproche de son état originel, lui rend, en quelque sorte, sa bonté initiale. Elle est donc aussi « un des grands remèdes [...] de la morale ».

LA QUETE DE SOI

Rousseau et son ami Bâcle, périple à pied en Suisse romande  La fiction épistolaire, en supprimant l’image du narrateur, entretient une intéressante ambiguïté : c’est bien Saint-Preux qui s’exprime, mais c’est aussi Rousseau en qui nous découvrons une contradiction fondamentale.

D’une part, on reconnaît en lui l’homme des « lumières », qui ne peut s’empêcher de chercher aux sensations narrées une explication rationnelle. Ainsi l’impératif, au début du passage, « Ajoutez à cela », révèle une construction de cette lettre, et la conjonction « car », au coeur du premier paragraphe, le désir d’expliquer clairement à la destinatrice ce qu’il éprouve, De même la comparaison à « un vrai théâtre » confirme ce désir de mettre à sa portée les sensations que lui-même a ressenties. Enfin  tout le reste de cette lettre montre une recherche progressive des causes, en une forme d’introspection. Vient d’abord « J’attribuai [...] aux agréments de cette variété le calme que je sentais renaître en moi », première analyse démentie par le connecteur « Mais », et corrigée après un participe causal : « cet état paisible ayant duré la nuit et augmenté le lendemain, je ne tardai pas de juger qu’il y avait encore quelque autre cause qui ne m’était pas connue ». S’ensuivra dans le paragraphe suivant, « la véritable cause », elle-même longuement explicitée dans la phrase suivante, ouverte par le connecteur « En effet ». Mais l’on notera la contradiction dans la formule « je démêlai sensiblement [...] la véritable cause », entre le verbe, qui traduit cet effort d’analyse, et l’adverbe qui relève de la seule sensation.

D’autre part, et dans la continuité de cette contradiction, Rousseau, à travers Saint-Preux, a la conscience d’être totalement unique. Ainsi, en même temps qu’il applique la rationalité, et étend sa réflexion à « tous les hommes », il ajoute aussitôt après, « quoiqu’ils ne l’observent pas tous ». S’affirmant ainsi seul à « observer » ce qu’il éprouve, il s’autorise, en toute logique, à souligner la difficulté de définir objectivement ce qui relève de la subjectivité. Ainsi les formules se font volontairement vagues, « je ne sais quel caractère », « je ne sais quelle volupté », pour préserver une part de mystère tout en continuant à associer les dimensions physique et psychique. Même l’explication de l’influence de la montagne n’est posée que sous la forme d’une hypothèse, « Il semble que »; peut-être s’agit-il aussi d’une prudence, dans la mesure où l’idée de Rousseau est audacieuse. Selon lui, en effet, le seul « climat » de ces « régions éthérées » suffirait à faire naître dans l’âme une « inaltérable pureté ». Or, la « pureté » de l’âme devrait relever de la méditation religieuse, dimension dont on ne peut que constater l’absence totale dans ce passage.
=== C’est donc de lui seul, placé dans de tels paysages, que l’homme tire sa « félicité », par une interaction presque indéfinissable.

Wright, tableau influencé par Rousseau  Une autre contradiction ressort de l’analyse effectuée par le héros, entre l’importance accordée au « je » et la tendance à la généralisation. Le « je » est attendu ici, puisque c’est une lettre, genre qui se prête d’ailleurs fort bien à l’introspection entreprise. Mais rappelons qu’une telle analyse de soi reste encore inhabituelle au XVIII° siècle, où règne toujours la conception religieuse illustrée par la formule de Pascal, philosophe du XVII° sièce, « Le moi est haïssable », qui critquait aussi « le sot projet que Montaigne a eu de se peindre ». Or, pour Saint-Preux affirme sa volonté de plonger en soi-même, pour analyser ce « calme » : « je sentais renaître en moi ».
=== La contemplation de la nature conduit donc le héros à sa propre contemplation, d’où un rejet parallèle de toute philosophie préétablie : « je méprisais la philosophie de ne pas même pouvoir autant sur l’âme », « image trop vaine de l’âme du sage, dont l’exemple n’exista jamais ». 
Mais Rousseau reste un homme du XVIII° siècle, encore marquée par l’idée classique que la nature humaine est universelle, et que l’on peut donc, à partir du « je », tirer des lois générale, donc des vérités morales. Ainsi le texte présente une généralisation progressive. Déjà le pronom « vous » du premier paragraphe reste ambigu, car, plus que d’une adresse à Julie, sa destinatrice, il peut se percevoir comme le latinisme permettant de généraliser l’expérience personnelle évoquée à tout lecteur potentiel : « vous aurez quelque idée des scènes continuelles qui ne cessèrent d’attirer mon admiration ». De même, pour le possessif dans « nos passions », il ne s’agit pas de celles vécues par le couple, mais plutôt de celles des hommes de manière générale. Enfin, la généralisation s’affirme dans le dernier paragraphe avec la relative, « qu’observent tous les hommes », qui va permettre au pronom indéfini « on » de se multiplier ensuite.
=== Ce passage repose sur l’ambiguïté entre la subjectivité, propre à toute sensation, et la volonté de Rousseau, sous le masque de Saint-Preux, d’ouvrir à tous la possibilité de la partager, en faisant ainsi des sens un nouveau moyen de connaissance du monde et de soi, commun à tous. Du bonheur intimiste au l’ouverture à tous d’une voie vers le bonheur, tel est donc le défi lancé ici par Rousseau !

Car, pour Rousseau, c’est d’abord de soi que naît le bonheur, ce quil nomme « la félicité ». Au même titre que le paysage des montagnes offre une plénitude, le bonheur de l’être provient d’une plénitude intérieure. Cette conception rappelle les philosophies antiques, notamment la notion d’ataraxie, but de l’épicurisme, que nous retrouvons dans les termes de « calme », « état paisible », « paix intérieure ». Ainsi il est nécessaire, pour ces philosophes, avant tout de se débarrasser des « passions », jugées traditionnellement perturbatrices (« qui font son tournment »), idée évoquée dans le passage à travers l’image d’une arme : telle la lame d’un couteau, « tous les désirs trop vifs s’émoussent ; ils perdent cette pointe aiguë qui les rend douloureux ».
Les rives du lac Léman Mais, là où le philosophe antique atteignait cet état par ses propres efforts, chez Rousseau l’état semble s’atteindre tout seul, par le seul effet, quasi magique, des « hautes montagnes », reproduit par le rythme de la phrase des lignes 21 à 23 qui souligne cette action spontanée. D’ailleurs cet état ne conduit pas vraiment à une suppression des passions, elles sont seulement « plus modérées ». En fait, ce bonheur vient d’un état d’équilibre, car les oppositions d’un tempérament semblent se réconcilier : « On y est grave sans mélancolie, paisible sans indolence ». S’y ajoute la conscience d’une présence de soi à soi : l’être ressent et accepte sa propre nature telle qu’elle est, simplement « content d’être et de penser ». Il éprouve le simple sentiment d’ »être » dans le monde, sans être perturbé par l’existence d’autrui en ces lieux solitaires. La « passion » de Saint-Preux peut alors devenir « émotion légère et douce », puisque l’objet de son désir, Julie, n’est plus là pour exercer son action.
=== Finalement, alors même que ce roman épistolaire raconte une passion amoureuse, on constate l’importance de la solitude dans cette conception du bonheur, comme si la présence d’autrui – et même de l’être aimé plus que tout – constituait un obstacle pour l’atteindre.

CONCLUSION

Cet extrait correspond à une évolution de la philosophie au XVIII° siècle. Elle s’éloigne du rationalisme, hérité de Descartes, pour se rapprocher des conceptions de Locke et de Condillac. Pour l’anglais Locke (1632-1704), et l’empirisme, l’homme est le produit de ses expériences : il juge par ses sens d’abord. Nos idées sont donc le produit de nos sensations, conception reprise par le sensualisme de Condillac ( 1715-1780) : c’est des sens que naissent les notions, par observations et combinaisons des perceptions. Parallèlement, apparaît une nouvelle conception du bonheur, plus subjective, plus individualiste, les sensations étant difficiles à partager, ainsi qu’une nouvelle notion, celle d’ »âme sensible« , capable d’échapper aux troubles pour jouir de sa présence au monde. « Le source du vrai bonheur est en nous », écrivait ainsi Rousseau dans la « Deuxième promenade » des Rêveries du promeneur solitaire.

Nous comprenons aussi, à travers ce passage, à quel point Rousseau est un précurseur du romantisme, tout en restant un « philosophe des Lumières ». Il en pose, en effet, les principaux thèmes : le désir de solitude, associé au rejet de la société, une forme de mélancolie, vague, et, surtout, le goût pour une nature sauvage et grandiose, assez puissante pour exalter l’âme.


 

22
fév 2011
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Un monde nouveau

de « Mme Forestier couvrait »… à « … encouragement »

Un héros séduisant Dans son roman Bel-Ami, paru en feuilleton en 1885, Maupassant montre l’ascension sociale de son héros, Georges Duroy, dans le milieu social du journalisme politique, grâce à l’appui des femmes qu’il séduit. 
La rencontre de son ancien camarade, Forestier, présentée dans le premier chapitre, a été bénéfique à Georges Duroy, qui n’avait alors que trois francs quarante en poche. Forestien lui a proposé son appui pour se lancer dans le journalisme à La Vie française : il lui prête 40 francs (ce qui permet à Duroy de finir sa soirée avec une fille, Rachel), et il l’invite à dîner le lendemain pour rencontrer M. Walter, le directeur du journal. 

Le chapitre II évoque ce dîner, qui donne à Duroy l’occasion de briller en racontant ses souvenirs d’Afrique : Walter lui propose d’écrire une série d’articles sur ce sujet. En quoi ce passage marque-t-il le début de l’ascension sociale du héros ?

DUROY ET LES FEMMES

     Trois femmes sont mentionnées dans cet extrait, Madeleine Forestier, Madame de Marelle et sa fille, Laurine. Les regards portés sur Duroy sont significatifs du rôle que chacune va jouer dans sa vie.    

Madeleine Forestier  C’est sur le regard de Mme Forestier que s’ouvre et se ferme l’extrait C’est sur elle que s’ouvre et se ferme le passage. Au début, il s’agit d’ « un regard protecteur et souriant », image renforcée par le verbe « couvrait », qui lui donne le rôle de la femme plus âgée, celle qui sera l’inititiatrice. C’est une femme expérimentée, qui connaît bien les mécanismes de l’arrivisme, d’où son « regard de connaisseur ». Elle a mesuré exactement ce qu’est Duroy. Le discours rapporté direct traduit bien, en focalisation omnisciente, l’implicite de ce regard : « Toi, tu arriveras. » 
A la fin de l’extrait, c
‘est par la focalisation interne que le regard est interprété par le héros selon une gradation ternaire : « il crut y voir une gaieté plus vive, une malice, un encouragement ». En fait, elle n’a rien perdu de la scène entre Duroy et Mme. de Marelle, et cela est venu confirmer son jugement initial sur Duroy. Observer cet arriviste en action semble l’amuser, comme si elle observait une expérience se dérouler sous ses yeux. 
===
Pour Duroy, elle est déjà perçue comme une complice possible : deux êtres de même nature se sont rencontrés. 

Clotilde de Marelle  En ce qui concerne Mme de Marelle, sa première présentation montre un regard plus léger, rapide : elle « s’était, à plusieurs reprises,  tournée vers lui ».  C’est le regard d’une femme frivole habituée, elle aussi, à juger rapidement les hommes mais plutôt sur leur potentiel de séduction. Dans son portrait, l’accent est mis sur le « diamant » : elle représente donc la femme coquette, qui symbolise l’entrée dans le monde du luxe. La description du bijou, avec les trois verbes, « tremblait », « se détacher », « tomber », semble illustrer une forme de fragilité, comme si elle était une femme toute prête à se laisser « tomber », elle aussi, dans les bras d’un homme. 
L’extrait montre, en effet, le début d’une séduction, avec le compliment sur le bijou, banal mais révélant à quel point le luxe fascine Duroy. La réponse, « c’est une idée à moi », traduit la personnalité de Mme. de Marelle, son originalité, une forme d’anti-conformisme : elle est attirée par ce qui est différent. En même temps sa réponse (« n’est-ce pas ? ») permet la poursuite du dialogue, donc le second compliment de Duroy, plus teinté de sensualité : « C’est charmant… mais l’oreille aussi fait valoir la chose. » Mais il n’est pas encore à l’aise : « Il murmura, confus de son audace, tremblant… » Il n’est, en fait, habitué qu’aux filles faciles des Boulevards, telle Rachel. C’est son premier compliment à une femme riche et élégante. Mais le compliment a joué son rôle, et un nouveau regard est introduit dans la phrase suivante, que Maupassant commente par la généralisation et le démonstratif qui le qualifie : « un de ces clairs regards de femme qui pénètrent jusqu’au coeur ». L’écrivain, lui-même grand séducteur, souligne ainsi le pouvoir de la femme sur l’homme.
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Le lecteur pressent déjà une relation possible entre le héros et Mme. de Marelle. 

Renoir, Georgette Charpentier : une image de Laurine Quant à Laurine, elle est ici nommée « la petite fille », comme pour marquer le fait qu’elle ne soit pas encore entrée dans le monde des adultes. Elle est donc la seule à ne pas regarder Duroy, la seule encore pure, en fait. Elle reste « la tête baissée », ce qui l’isole du monde adulte, et « immobile et grave ». Son attitude contraste avec la frivolité et la superficialité qui règnent autour de la table.  Mais n’oublions pas qu’à la fin du chapitre, elle aussi sera séduite par le héros, et que ce sera elle qui donnera à Duroy son surnom, « Bel-Ami » (cf. p. 120) 
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Ce texte met en place une des lois de l’arrivisme au XIX° siècle : c’est grâce aux femmes que l’on s’élève dans la société. 

L’ENTREE DANS UN MONDE NOUVEAU

Un dîner de luxe  Déjà évoqué avec le gros plan sur le « diamant », le luxe ponctue l’ensemble de ce dîner. Ainsi « les verres bleus », en cristal, signalent la richesse de cette table, avec une note de frivolité par leur couleur. De même le « vin de Johannisberg » est un vin blanc du Rhin, très coté. Les changements de vin, au cours du repas, ont d’ailleurs permis aux convives de perdre peu à peu le contrôle d’eux-mêmes, et à Duroy de gagner de l’assurance.
Or, par la 
conjonction « et » (« Le domestique faisait le tour de la table [...] et Forestier portait un toast »), ce luxe est lié à la réussite du journal, dirigé par M. Walter. Cela souligne le rôle de la presse à cette époque, et son étroite implication dans la vie économique. Ainsi « tout le monde s’inclin[e] vers le patron », comme devant un être tout-puissant. 
Un même « et » dans le paragraphe suivant lie fortement Georges Duroy à ce toast. C’est donc en quelque sorte à sa propre « prospérité » que Duroy « but d’un trait », jusqu’à devenir lui-même « gris de triomphe », ivre de cette entrée dans le monde du luxe 

     La puissance nouvelle du héros est marquée par une progression temporelle
Francisco de Zurbaran, Hercule combat le lion de Némée Les premiers verbes, « il aurait vidé », « il aurait mangé [...], étranglé » sont au conditionnel passé, mais i
l ne traduit pas ici un irréel, même si les hypothèses hyperboliques (« barrique entière », « mangé un boeuf », « étranglé un lion ») sont bien irréalisables. Il s’agit en fait d’un potentiel : Duroy sent monter en lui toute la force de ses désirs, avec des images alimentaires et une comparaison à Hercule, demi-dieu face au lion de Némée. Cela donne l’impression que rien ne pourra arrêter son ascension. 
Puis vient l’imparfait de la description.
Avec « il se sentait » est introduite la description subjective, en focalisation interne. La phrase reprend l’idée précédente, là encore avec un rythme en gradation, et une reprise de l’image d’Hercule. Cette « vigueur surhumaine » est d’abord ressentie « dans les membres », comme pour nous rappeler la dimension animale de l’homme, puis « dans l’esprit », avec deux adjectifs hyperboliques : « résolution invincible », « espérance infinie ».
=== Ainsi est introduit un thème-clé : la notion de force et de désir. 
Mais, avec « Il était », on passe de la description subjective à la description objective, explication prise en charge par un narrateur omniscient : elle fait référence au passé militaire de Duroy, avec le champ lexical : « il venait d’y prendre position », comme un soldat qui installe son camp, « d’y conquérir sa place ». On mesure l’évolution du héros au fil du dîner, timide au début, plus sûr de lui à présent : ce n’est alors plus lui qui est regardé, comme au début (cf. p. 50), mais lui qui regarde, ce regard étant une façon de prendre possession des lieux et des êtres.  
=== Le texte donne bien l’image d’une guerre entre l’arriviste et la place fortifiée, c’est-à-dire ce monde de la richesse dans lequel il vaut pénétrer. 

CONCLUSION

Cet extrait représente une première étape dans l’ascension de Duroy : son premier contact avec le monde de la richesse, à laquelle il aspire, avec ses deux clés, d’une part les femmes, thème déjà présent chez Balzac, par exemple dans Le Père Goriot, lors de l’épilogue où Rastignac déclare « A nous deux, Paris » et va dîner chez Delphine de Nucingen. D’autre part, Maupassant, lui-même journaliste, y met en évidence le pouvoir de la presse sous la III° République.

L'arrivée de Duroy au dîner On assiste donc à une première métamorphose de Duroy. Certes, il possède en lui, de façon innée et en raison de ses origines paysannes, la force et le désir, encore renforcés par son passé militaire. Cela nous rappelle, même si Maupassant se défend de toute appartenance à ce mouvement littéraire, les théories du naturalisme. Mais il vient de trouver le milieu dans lequel exercer ce « stuggle for life« , pour reprendre la formule de Darwin et de l’évolutionnisme, qui permet aux forts de véritablement triompher. On notera ainsi la valeur symbolique de la symétrie des deux portraits dans la glace, au début et à la fin de ce chapitre. Lorsqu’en montant chez Forestier, Duroy s’aperçoit dans la classe (pp. 47- 48),  cette première vision, à la façon d’une répétition d’acteur, révèle une absence d’identité, une forme de plasticité propre à favoriser son entrée dans ce monde nouveau. Mais la seconde vision (p. 62) traduit le triomphe qu’il vient de vivre : cela représente la sortie de scène d’un acteur, après une représentation réussie. 

« La barbarie sur terre »

 Micromégas, conte philosophique Ce conte philosophique, forme d’apologue très en vogue au XVIII° siècle, est composé alors que Voltaire est en exil à Cirey (Lorraine), chez Mme. du Châtelet. Menacé d’emprisonnement, il a dû quitter Paris, en effet, suite à la condamnation à être brûlées de ses Lettres philosophiques, publiées, en 1734, au retour d’un premier exil, en Angleterre. Chez Mme. du Châtelet, femme cultivée, il s’initie aux sciences et entreprend l’écriture d’un essai scientifique, Eléments de la philosophie de Newton. Le conte qu’il compose parallèlement, « comme on se délasse d’un travail sérieux avec les bouffonneries d’Arlequin », Micromégas, lui apparaît donc comme un ouvrage léger, sans grande valeur, qu’il ne publiera que bien plus tard, après l’avoir remanié lors de son séjour aux côtés de Frédéric de Prusse.

Son héros, malgré ses imposantes dimensions – il mesure 32 kilomètres, avec un nez de 2 kilomètres, et une espérance de vie de 105 0000 siècles – porte un nom qui combine « petitesse » et « grandeur », parce qu’il va servir à prouver la relativité des opinions. Il se trouve chassé de sa planète, gravitant autour de l’étoile Sirius, pour avoir publié un livre jugé audacieux, et voyage alors  »de globe en globe ». Au cours de ce voyage, il rencontre un habitant de Saturne, un « nain » puisqu’il ne mesure que 2 kilomètres ! Se liant d’amitié, tous deux arrivent sur la planète terre.
Micromégas et le Sirien rencontrent des terriens Après bien des difficultés, tant les terriens sont minuscules, ils parviennent à saisir un bateau, peuplés de quelques philosophes, et arrivent à communiquer avec ceux dont ils admirent l’intelligence, brillant dans un si petit corps… Voltaire,
Voltaire, extrait de « Micromégas »
Mais ces terriens vont expliquer aux voyageurs les barbaries dont sont capables les hommes… Comment, dans ces conditions, pourraient-ils connaître le bonheur ?

LES CRITIQUES

A travers les paroles d’un des « philosophes », Voltaire brosse un portrait bien sombre de l’homme et de la vie sur terre, résumé en une définition, un « assemblage de fous, de méchants et de malheureux », trois termes que des exemples vont développer.

La dénonciation de la guerre est le thème le plus longuement développé dans ce passage à partir du mot « fous ».
        Dans un premier temps, il va en rendre les causes les plus dérisoires possibles. Ainsi il ridiculise la différence entre les combattants, qu’il limite au fait de porter des « chapeaux » ou un « turban », et minimise l’enjeu du conflit par un lexique péjoratif : « quelques tas de boue grands comme votre talon », « ce tas de boue », « petit coin de terre ». La guerre en devient totalement absurde, son intérêt se trouvant détruit par l’accumulation de négations : « Ce n’est pas qu’aucun de ces millions d’hommes qui se font égorger prétende un fétu sur ces tas de boue », « Il ne s’agit que de savoir… » Les combattants n’ont donc strictement rien à y gagner, pas même un minuscule « fétu », puisque la lutte ne semble concerner que des puissants, entre lesquels la seule différence paraît être le nom : « s’il appartiendra à un certain homme qu’on nomme Sultan ou à un autre qu’on nomme, je ne sais pourquoi, César« .
Les horreurs de la guerre  Par opposition, Voltaire amplifie les effets 
de la guerre, d’abord à l’aide de chiffres hyperboliques : « cent mille fous », « cent mille autres animaux », « ces millions d’hommes », un million ». En recourant au champ lexical du crime, il donne aussi l’impression d’une barbarie totale, au cours de laquelle seul le hasard permet d’échapper à la mort : « qui tuent [...] ou qui sont massacrés par eux », « qui se font égorger », « qui s’égorgent mutuellement », « ils s’égorgent », « le massacre ». Enfin l’amplification spatio-temporelle placée en fin de phrase (« par toute la terre », « de temps immémorial ») fait de cette barbarie une sorte d’acte banal, qui contraste avec les images précédentes.

Mais les combattants sont davantage des victimes que des coupables, et Voltaire le souligne : « ce n’est pas eux qu’il faut punir ». Les peuples ne sont, en effet, que les jouets des puissants qui abusent de leur pouvoir. Le rôle des négations met en valeur, par le parallélisme, l’absurdité de la décision de guerre, « Ni l’un ni l’autre n’a jamais vu le petit coin de terre dont il s’agit », et leur mépris pour leurs sujets dont ils ne se soucient guère : « aucun de ces animaux qui s’égorgent mutuellement n’a jamais vu l’animal pour lequel ils s’égorgent ». Le lexique péjoratif qui les qualifie renforce leur comportement odieux : « ces barbares sédentaires qui, du fond de leur cabinet, ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre d’un million d’hommes ». Eux-mêmes, en effet, ne s’exposent pas à la mort, et vivent dans leur confort tandis qu’ils y envoient leurs sujets.
A cette culpabilité des rois, de leurs ministres et de leurs généraux, Voltaire ajoute celle de l’Eglise, qui cautionne les guerres au lieu de les condamner : ils « en font remercier Dieu solennellement ». C’est une allusion, que l’on retrouve dans Candide, aux « Te deum », chants de louange adressés à Dieu lors d’une victoire. Mais dans cette phrase le pronom « en » ne renvoie pas à la victoire, mais au terme « massacre », comme si Dieu, dont un des commandements est « Tu ne tueras point »,  pouvait approuver ces morts.
=== Le bilan est la « ruine » que ces puissants infligent à leur peuple, qu’ils exploitent, qu’elle se produise par « l’épée, la faim, la fatigue ». Mais même les puissants n’échappent pas à la destruction qu’il ont déchaînée : leur « intempérance » représente tous les abus, nourriture, boisson, plaisirs de toute espèce, auxquels ils se livrent. C’est donc le pays tout entier qui se retrouve affaibli, privé de ses forces de production, comme le marque le contraste des chiffres : « au bout de dix ans il ne reste jamais la centième partie de ces misérables », ce dernier terme étant à prendre dans le double sens de « criminels », accusation, et de « malheureux », compassion. Voltaire considère le déficit démographique, provoqué par les guerres, comme un lourd handicap au développement économique.

La dénonciation se complète par une attaque des intellectuels, eux aussi en guerre, comme c’était le cas au XVIII° siècle, controverses auxquelles Voltaire participa d’ailleurs largement, par exemple en s’élevant contre Leibnitz et le providentialisme dans Candide ou l’Optimisme. Cette attaque repose sur un contraste établi entre les connaissances scientifiques et celles qui relèvent de la métaphysique. D’une part, en effet, il cite la biologie (« Nous disséquons les mouches », comme le faisait alors Réaumur, explique l’un d’entre eux), la physique, les mathématiques, fondées sur l’observation concrète et la mesure exacte : « nous mesurons des lignes, nous assemblons des nombres, nous sommes d’accord sur deux ou trois points que nous entendons ». Mais il leur oppose les théories abstraites, ce contraste se trouvant accentué par l’ampleur du chiffre : « nous disputons sur deux ou trois mille que nous n’entendons point ». Il fait ainsi ressortir l’aspect stérile de ces querelles, qui portent sur les ignorances de l’homme. Heureusement, finalement, ces penseurs ne semblent pas avoir une grande influence, puisqu’il ne s’agit que d’un « petit nombre d’habitants fort peu considérés », selon le philosophe lui-même !

=== Toutes ces critiques nous font mesurer le pessimisme de Voltaire : comment, dans de telles conditions, l’homme pourrait-il connaître le bonheur auquel il aspire ? Son jugement est sévère sur la nature humaine, et, à ses yeux, les sociétés sont bien éloignées de la paix qui serait le premier fondement du bonheur.

LE ROLE DU DIALOGUE

Pour donner vie au texte, Voltaire délègue la parole à des interlocuteurs fictifs, Micromégas, « le Sirien », et un des philosophes, « plus franc que les autres ».

Le personnage de Micromégas relève du même procédé que celui adopté déjà par Montesquieu dans ses Lettres persanes, ou par Voltaire lui-même dans Candide ou dans l’Ingénu. Le héros, étranger, porte un regard étonné sur tout ce qu’il découvre pour la première fois, voire parfois naïf. cela conduit le lecteur à sourire, bien sûr, mais aussi à voir sous un autre jour des réalités auxquelles il est si habitué qu’il ne les remarque même plus. On notera ainsi les hypothèses que pose Micromégas au début de son discours : « vous devez sans doute goûter des joies bien pures sur votre globe », « vous devez passer votre vie à aimer et à penser », « Je n’ai vu nulle part le vrai bonheur, mais il est ici sans doute ». Son bel optimisme va se trouver totalement démenti par les explications du philosophe, et la barbarie humaine en ressort davantage !
De plus cette « étrangeté » implique que son interlocuteur devra se mettre à sa portée pour lui faire comprendre ce qui n’existe pas dans le monde d’où il vient. De ce fait les explications sont plaisamment formulées : les hommes deviennent des « animaux », terme maintes fois répété, la Crimée, cause de la guerre dont il est question, est comparée au « talon » de Micromégas, et la valeur du nom du tsar, ici « César« , est amoindri par l’excuse d’une ignorance étymologique,  » je ne sais pourquoi ». Le discours se charge alors d’une ironie, justifiée par le désir d’être clair face à un interlocuteur ignorant.

En même temps, ce héros ignorant devient aussi le représentant du lecteur que Voltaire cherche à toucher. Cela explique les deux types de réactions qu’il lui prête. Il fait d’abord preuve de compassion face au sort des humains : « Le Sirien frémit », « Le voyageur se sentit ému de pitié pour la petite race humaine ». Mais, très vite c’est la colère, violente, qui l’emporte, intensifiée par les modalités expressives, exclamation ou interrogation hyperbolique : « Ah ! malheureux ! s’écria le Sirien avec indignation, peut-on concevoir cet excès de rage forcenée ? » Le discours est renforcé par le geste de châtiment qu’il suggère et le lexique péjoratif employé pour traduire son mépris : « Il me prend envie de faire trois pas, et d’écraser de trois coups de pied cette fourmilière d’assassins ridicules ».
=== Par opposition aux hommes de son temps, résigné aux guerres, Voltaire fait donc ressentir à son personnage les sentiments qu’il souhaiterait que son lecteur éprouve. Le conte devient ainsi une façon de la réveiller, en quelque sorte, en l’obligeant à regarder la vérité.

Mais les deux personnages qui dialoguent sont aussi, tous deux, des porte-parole de Voltaire.
Il est le « philosophe », « plus franc que les autres », le maître qui se charge de guider son interlocteur vers la vérité. Cela explique le ton didactique qu’il utilise, avec, par exemple, l’interrogation oratoire (« Savez-vous bien, par exemple [...] ? ») ou l’impératif, à deux reprises : « Sachez que… » De même, pour bien se faire comprendre, il met en évidence ses opinions par des « maximes », des formules frappantes. On relèvera ainsi le parallélisme qui insiste sur le « mal », causé à la fois par « la matière », les désirs du corps – quelque petit que soit celui des terriens -, et par « l’esprit », en fait toute la faculté humaine de concevoir les moyens de sa propre destruction : « Nous avons plus de matière qu’il de nous en faut, dit-il, pour faire beaucoup de mal, si le mal vient de la matière, et trop d’esprit, si le mal vient de l’esprit ». On retrouve ce même procédé à la fin du texte, avec l’opposition des chiffres : « nous sommes d’accord sur deux ou trois points que nous entendons, et nous disputons sur deux ou trois mille que nous n’entendons point ». Il s’agit par là de frapper l’esprit de son destinataire.

L'anthropocentrisme Or ce destinataire, Micromégas, au-delà de son ignorance, représente lui aussi la pensée de Voltaire. D’abord, par sa nature de géant, et ce malgré son nom « Petit-Grand », il fait ressortir la petitesse de la nature humaine, d’ailleurs très présente dans son lexique : « O atomes », « si peu de matière », « de si chétifs animaux », « fourmilière ». Il rappelle donc l’homme à plus de modestie, à se souvenir de la place réduite qu’il occupe dans l’univers. Il illustre donc la destruction de l’anthropocentrisme qui faisait la fierté de l’homme au XVIII° siècle.
Mais, simultanément, il représente l’autre facette de Voltaire qui, comme la plupart de ses contemporains, reconnaît à l’homme une grandeur, son  »intelligence », d’où le constat de ces « si étonnants contrastes ». Sa première réplique illustre donc l’idéal de Voltaire, que l’homme apprenne à utiliser son esprit pour faire son bonheur, qu’il se consacre à « aimer » et à « penser » au lieu de se détruire.
=== C’est là, précisément, l’idéal des Lumières : cultiver la fraternité, et développer l’esprit critique.

CONCLUSION

Ce court passage montre bien l’intérêt du conte philosophique, forme d’apologue comme la fable, la parabole ou l’utopie, né de son double aspect : celui d’un récit plaisant, mais destiné à transmettre une leçon. Ainsi le gigantisme du personnage rattache le récit au merveilleux, et divertit par les exagérations qu’il induit. Mais, en même temps, ce discours est bien une réflexion sur l’état de la vie politique et tous les freins mis au progrès. Il est aussi, à cette époque où sévit la censure, une stratégie habile – et fréquente – pour la contourner.

Socrate et Alcibiade Le conte permet aussi de mettre en forme des dialogues, forme d’expression très apprécie en ce siècle de « salons », qui cultive le bel esprit et l’art de la conversation. Mais elle est aussi un héritage  des dialogues socratiques et de ce que l’on nomme la « maïeutique », ou l’art d’ »accoucher les esprits », pour reprendre la métaphore introduite par Socrate. Le maître pose des questions, en feignant de vouloir sincèrement, par ignorance, s’informer, et l’élève, par ses réponses, accède progressivement à la vérité. Mais ici la mise en oeuvre est plus complexe, puisque la vérité se trouve chez les deux personnages, tous deux porte-parole de l’auteur et de sa conception du bonheur, fondé sur l’accroissement des connaissances et une réelle fraternité entre les hommes, tous semblables finalement.

 

« La tolérance religieuse »

Les lettres persanes, ou le regard distancié   Lorsque Montesquieu  fait  paraître, anonymement à Amsterdam, ses Lettres persanes, en 1721, la France vit sous la Régence de Philippe d’Orléans, et connaît une période d’essor économique. Cependant, même si elles ont perdu de leur intensité, les persécutions religieuses, renouvelées après la révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV, en 1685, se poursuivent. En 1724, par exemple, un édit condamnera aux galères à perpétuité les partisans de la « religion prétendue réformée », et à mort leurs prédicateurs.

 Montesquieu, Montesquieu, Lettres persanes, LXXXV C’est dans ce débat que s’inscrit cette lettre de Montesquieu, avocat puis conseiller au Parlement de Bordeaux, région fortement marquée par la présence des protestants, et lui-même marié à la fille d’une riche famille calviniste.
L’oeuvre, dont il avouera plus tard être l’auteur, remporte un vif succès pour une double raison. D’une part, la fiction persane répond au goût de l’époque pour l’exotisme, et lui permet des tableaux libertins de la vie au sérail, dont les lecteurs sont alors friands. D’autre part, il peut ainsi, en empruntant les traits d’un despotisme poussé à l’extrême dans ce monde oriental, attirer l’attention, sous le masque de ses Persans et de leur regard d’étranger, sur ce que ses concitoyens ne voient plus tant ils y sont habitués.
Or la révocation de l’Edit de Nantes, vue comme un acte de charité chrétienne pour sauver les âmes des protestants de leur hérésie, a entraîné le départ en exil des protestants, qui a considérablement appauvri le royaume. Montesquieu imagine alors de déplacer l’édit en Perse : il en fait un édit envisagé par le shah Soliman pour débarrasser son royaume des Arméniens, en les expulsant ou en les obligeant à se faire « Mahométans », mais auquel il renonça en en envisageant les conséquences désastreuses. Comment Montesquieu argumente-t-il en faveur de la tolérance religieuse ?

L’APOLOGIE DE LA TOLERANCE

Trois arguments soutiennent la thèse de Montesquieu - il est « bon que dans un Etat il y ait plusieurs religions » – portant sur trois domaines distincts et rigoureusement démontrés.

exilprotestantseditfontainebleau2.vignette dans Le siècle des Lumières En premier, des lignes 3 à 7, est placé le domaine économique, ce qui montre l’importance que lui accorde Montesquieu : le développement économique d’un pays est, selon lui, essentiel au bonheur de ses citoyens qui, tous, ont le devoir d’être « utiles à leur patrie ». Ce raisonnement rigoureux repose sur la première caractéristique de la monarchie absolue : les « honneurs » sont réservés aux privilégiés, qui appartiennent forcément à la « religion dominante ». L’argument est posé dès l’ouverture du paragraphe par une comparaison implicite entre protestants (« ceux qui vivent dans des religions tolérées ») et catholiques, puis justifié au moyen de « parce que ». Les citoyens non privilégiés n’ont que « leur travail » pour acquérir « opulence » et « richesses ». Mais quel travail ? Ceux que n’exercent pas les privilégiés, l’artisanat, l’industrie, le commerce, les finances, parce qu’ils les jugent indignes de leur condition. L’inversion et l’hyperbole qui ferment le paragraphe, « les emplois de la société les plus pénibles », marquent aussi le fait que ce sont  ceux qui contribuent le plus à l’enrichissement général du pays.
=== Le lecteur de Montesquieu doit alors comprendre que le départ des protestants est particulièrement préjudiciable à l’économie du pays.

Le deuxième argument, des lignes 8 à 16, introduit par le connecteur d’ajout « D’ailleurs », en renforçant le précédent se rattache à la morale. L’argumentation est tout aussi rigoureuse, à partir du constat posé comme une cause : « toutes les religions contiennent des préceptes utiles à la société », c’est-à-dire transmettent des valeurs morales. Il est donc souhaitable pour tous qu’elles « soient « observées avec zèle ». Par une interrogation oratoire, « qu’y a-t-il de plus capable d’animer ce zèle que leur multiplicité ? », Montesquieu sous-entend le fait que, s’il n’y a qu’une religion unique, rien ne viendra stimuler ce « zèle », et cette religion peut alors se corrompre. Il insiste en revanche sur l’intérêt de religions multiples, « rivales » : il se crée entre elles une « jalousie », une concurrence à qui sera la meilleure, et, entre les fidèles, « les particuliers », une crainte : « ne pas deshonor[er] son parti » face au « parti contraire ». Ainsi la tolérance religieuse favoriserait le maintien des valeurs morales, et même, comme le souligne le connecteur de conséquence, « Aussi », permettrait de corriger les « abus » de la religion dominante.
=== On perçoit, chez Montesquieu, l’allusion aux querelles religieuses : Luther et Calvin ne voulaient-ils pas « réformer » le catholicisme, comme les Jansénistes voulaient lutter contre le laxisme des Jésuites ?

Enfin Montesquieu aborde le domaine politique, par simple juxtaposition, des lignes 17 à 20. Il suit ici une autre stratégie argumentative, en détruisant par avance, au moyen de la formule lancée en tête, « On a beau dire… », la thèse adverse qui affirme la nécessité de n’avoir qu’une seule religion dans un Etat. Puis il pose une hypothèse, « Quand » prenant le sens de « même si », volontairement excessive, « quand toutes les sectes du monde viendraient s’y rassembler », avant d’affirmer sa propre conception : « cela ne lui porterait aucun préjudice ». La justification de cette affirmation n’intervient qu’à la fin du paragraphe, renforcée par la litote : « il n’y en a aucune qui ne prescrive l’obéissance et ne prêche la soumission ». Montesquieu se fonde implicitement sur la parole du Christ, « rendez à César ce qui appartient à César », qu’il généralise, puisque le propre même d’une religion est de distinguer le domaine temporel, ce qui relève du terrestre, donc du politique, du domaine spirituel, qui relève du céleste : la monarchie n’a donc rien à redouter de la tolérance religieuse. A cela s’ajoute l’idée qu’en habituant les fidèles à obéir aux principes religieux, les religions les habituent, de façon plus générale, à « l’obéissance » et à la « soumission » dont ne pourra que bénéficier la monarchie.

=== L’argumentation, grâce à l’emploi précis des connecteurs, et à l’articulation rigoureuse des causes et des conséquences, constitue un plaidoyer convaincant en faveur de la co-existence de plusieurs religions au sein d’un même Etat.

L’ESPRIT DES LUMIERES

En faisant l’apologie de la tolérance religieuse, Montesquieu sait qu’il aborde un sujet dangereux. Il met donc tout en oeuvre pour convaincre et persuader son lecteur.

La structure du passage révèle à quel point la stratégie argumentative de Montesquieu, juriste de formation, est extrêmement rigoureuse.
Il débute par une courte introduction, habile parce qu’elle fait appel à l’esprit critique en posant une hypothèse qui invite à se libérer de tout préjugé, conformément au souhait du siècle des Lumières : « S’il faut raisonner sans prévention ». L’autre habileté consiste à poser la thèse sous la forme d’une interrogation indirecte négative, qui, avec la double négation, et sous une feinte modestie, revient à affirmer : « je ne sais pas, MIrza, s’il n’est pas bon que dans un Etat, il y ait plusieurs religions ». L’audace du propos se trouve ainsi atténuée.
Puis sont démontrés les trois arguments en faveur de la thèse.
Les protestants opprimés après la Révocation de l'Edit de Nantes A la ligne 21, Montesquieu entreprend d’introduire la thèse adverse, au moyen d’une concession : « J’avoue que les histoires sont remplies de guerres de religion ». Mais la phrase suivante, avec le connecteur « Mais », entreprend la destruction de cette thèse par l’analyse de leur cause : « l’esprit d’intolérance », c’est-à-dire le fanatisme propre à la religion « dominante ». Il soutient cette analyse par des exemples empruntés à l’histoire. Il commence par celui des « Egyptiens », qui avaient asservi le peuple juif, jusqu’à la fuite de Moïse. Les juifs, suivant ce modèle, ont eux-mêmes contribué à la persécution des chrétiens, depuis l’épisode de la crucifixion de Jésus. Enfin, il fait allusion aux croisades et à l’Inquisition en évoquant les conflits entre « Mahométans » et « Chrétiens ».
Il termine par un ultime argument (« Car, enfin »), qui constitue un appel à la raison en montrant la contradiction inhérente au désir de convertir autrui. Après avoir fait successivement appel au coeur (« de l’inhumanité à affliger la conscience des autres ») et à l’observation (« des mauvais effets qui en germent à milliers »), il s’appuie sur une simple logique fondée sur la morale de réciprocité : ne pas faire à autrui ce que nous n’accepterions pas qu’autrui nous fasse.
=== Montesquieu a donc posé les bases de la liberté de conscience.

Persans, tableau peint par Emile Rouargue, 1870 Mais il veille à ce que cette argumentation ne reste pas trop abstraite, en impliquant son destinataire, en trois étapes.
Dans un premier temps, il affiche nettement le destinataire fictif, forme de prudence vu le sujet dangereux qu’il traite. Ainsi l’adresse est mentionnée en début de lettre, « Usbek à Mirza à Ispahan », avec, à la fin, la date donnée dans le calendrier persan : « le 25 de la lune de Gemmadi ». Ce destinataire est également apostrophé dans la première phrase, face au « je » de l’émetteur, Usbek.
Dans un deuxième temps, Montesquieu recourt au pronom « on », qui inclut le lecteur tout en lui permettant de généraliser. Il fait alors appel à son esprit d’observation : « On remarque », « Aussi a-t-on toujours remarqué ». Il s’agit en fait de le conduire à partager le raisonnement, ce que confirme d’ailleurs l’emploi de la modalité impérative pour éveiller encore davantage son attention : « Mais qu’on y prenne bien garde ».
Les conséquences de la Révocation de l'Edit de Nantes Enfin, nous observons le retour au « je » dans le dernier paragraphe, après une énonciation plus impersonnelle : « il n’y aurait pas », « il faudrait », « il en résulterait ». Mais il ne s’agit pas du même « je » qu’au début. Celui-ci est un moyen de susciter l’identification du lecteur en le conduisant à se mettre à la place de ceux qu’on veut convertir de force, en l’obligeant donc à formuler son propre refus.
=== Les Persans sont donc un alibi commode pour Montesquieu, qui entreprend en réalité un dialogue avec son lecteur.

Comme tout écrivain des Lumières, Montesquieu est également très conscient de la difficulté des textes argumentatifs, qui exige de les rendre plus séduisants pour un lecteur, notamment en les concrétisant par des images. C’est le but, par exemple, de la comparaison entre les religions et les femmes : « rivales », comme elles, connaissant la « jalousie ». De ce fait, il souligne la place des sentiments dans cette lutte entre les religions. Il sait aussi faire preuve d’éloquence, en martelant son opinion dans une gradation de rythme ternaire, qui progresse de l’abstrait au concret :  »c’est l’esprit d’intolérance », dit-il d’abord, pour reprendre l’idée par « c’est cet esprit de prosélytisme », c’est-à-dire de désir de faire de nouveaux adeptes, de diffuser sa religion, qu’il compare, de façon suggestive, à « une maladie épidémique et populaire ». Il complète par « c’est, enfin, cet esprit de vertige », image à prendre au sens étymologique : le fanatisme des hommes leur fait tourner la tête, leur fait donc perdre la raison. Cet égarement est illustré par une nouvelle comparaison, « une éclipse entière de la raison humaine », qui vient nous rappeler l’appellation même du XVIII° siècle, qui est lui, le siècle des « Lumières », éclairé par la raison. La dernière métaphore de l’extrait souligne les conséquences des persécutions religieuses, à la façon d’une mauvaise graine qui, semée, entraînerait des catastrophes : « des mauvais effets qui en germent à milliers ».
=== Tous ces procédés d’écriture visent à faciliter au lecteur l’accès à une forme de pensée nouvelle, et audacieuse.

CONCLUSION

La fête de la Raison Ce passage est tout à fait caractéristique du siècle des Lumières, d’abord par l’appel à la raison, alors considérée comme une valeur universelle et intemporelle (cf. le sous-titre de l’Encyclopédie, « Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers ») qui, éclairée, peut faire progresser l’humanité. Mais il pose ici un idéal récurrent au XVIII° siècle, celui de la liberté de conscience et d’opinion, perçue comme la seule garantie de la paix. On reconnaît aussi la volonté de séparation des pouvoirs politique et religieux, indispensable pour éviter les abus nocifs.

dragonnadeshuguenotsguizot1875.vignette dans Roman Montesquieu développe ici une conception du bonheur qui passe par le progrès collectif : chacun doit être « utile » à sa patrie en participant à son développement économique. il s’agit de maintenir la cohésion sociale, sans recourir à la persécution, mais garantie par un pouvoir politique  »éclairé », respectueux donc des libertés individuelles de ses sujets, et par la religion qui, quelle qu’elle soit, favorise la pratique des valeurs morales. Ainsi se trouve avancé le concept de fraternité entre les hommes. 


 

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